L’histoire de la guitare
Édito WOW! · 22 avril 2026

En 1862, Antonio de Torres construit une guitare dont la caisse est en papier mâché. Il veut prouver que la magie d’un instrument réside dans la table d’harmonie — et non dans les matériaux coûteux. La guitare sonne magnifiquement. Elle est encore conservée au Musée de la Musique de Barcelone…
Torres (1817–1892), originaire d’Almería, dans le sud de l’Espagne, a défini la guitare classique moderne dans ses proportions, sa table d’harmonie et son barrage en éventail — tout ce qu’on appelle aujourd’hui « guitare » dans le monde entier porte son empreinte.
La guitare est l’instrument le plus joué au monde. Rien qu'aux Etats Unis, cinquante millions de personnes en jouent ou l’apprennent..Et cent soixante ans après cette expérience, personne n’a encore expliqué complètement pourquoi elle sonne. C’est le paradoxe fondamental de la guitare.
L’instrument le plus familier du monde est aussi l’un des moins compris.
On la voit partout — sur les genoux d’un adolescent, dans les mains d’un virtuose, accrochée au mur d’un bar. Cette omniprésence crée une illusion de simplicité. Derrière elle se cache une physique capricieuse, une histoire non linéaire et un rapport au corps que cinq siècles de pratique n’ont pas épuisé.
Torres est le Stradivarius de la guitare — sans la célébrité de Stradivarius. Il amincissait la table d’harmonie jusqu’à 1,5 millimètre — un souffle de bois sur lequel repose toute la voix de l’instrument. Il standardisa la longueur des cordes à 65 centimètres, une mesure encore universelle aujourd’hui. Il inventa le barrage en éventail, réseau de pièces de bois invisibles qui sculptent littéralement le son depuis l’intérieur.
Interrogé à 68 ans sur son secret, il répondit : « C’est le résultat du toucher du bout du pouce et de l’index, qui communiquent à mon intellect si la table est correctement travaillée. Ce secret ira au tombeau avec moi. » Il tint parole.
Deux guitares identiques sorties de la même série finissent par avoir chacune leur accent, leur légère ombre dans la voix. C’est cette économie du millimètre qui fait de la guitare un instrument imitable mais jamais réplicable.
L’histoire de la guitare est une accumulation de tâtonnements, d’accidents et de nécessités. Torres agrandit la caisse de résonance parce que les salles de concert étaient devenues plus grandes — pas par génie anticipateur, mais par pragmatisme urgent.
Christian Frederick Martin (1796–1873) est le luthier allemand émigré aux États-Unis qui a fondé la marque Martin Guitar en 1833 — encore existante aujourd’hui. Il inventa le barrage en X parce que les cordes métalliques menaçaient de fendre les tables.
La guitare électrique, elle, fut inventée parce que les guitaristes de jazz n’arrivaient plus à s’entendre dans les big bands des années 1930. Un problème d’amplification. Une solution technique, presque anodine.
Personne n’imaginait que la guitare allait devenir, un demi-siècle plus tard, le symbole universel de la liberté individuelle et de la contestation. L’instrument qui incarne l’électricité du rock n’a pas été conçu pour le rock. Il a été conçu pour être entendu.
Les mains sont l’instrument dans l’instrument.
Dans la guitare classique, la main droite doit avoir des ongles longs mais pas trop, durs mais pas cassants, parfaitement lissés — sous peine de gâcher l’attaque.
Andres Segovia (1893–1987) est l’homme qui sortit la guitare des salons pour l’imposer sur les scènes de concert mondiales, seul, contre tous les conservatoires de son époque.
Segovia ne jurait que par ses ongles : « Ce n’est pas pour le volume. C’est pour donner à la guitare des couleurs différentes dans ses voix » Un ongle cassé pour un concertiste n’est pas un détail. C’est une catastrophe. Des techniques d’urgence — résines, fibres — existent pour sauver une soirée.
La main gauche exige une souplesse que l’on sous-estime : l’arthrose précoce peut retirer à un musicien toute sa liberté.
Les grands guitaristes ont tous leurs rituels quasi ascétiques. Certains refusent de porter des bagages, d’autres tout sport de contact. Les mains sont leur métier, leur identité, leur fragilité.
Van Halen a réinventé la main droite avec le tapping — les deux mains sur le manche, une virtuosité percussive que personne n’avait envisagée avant lui. Mark Knopfler a démontré qu’on pouvait être un guitar hero sans médiator, juste avec le grain des doigts. Paco de Lucía, dont les mains atteignaient des vitesses documentées à plus de 1 500 notes par minute dans certains passages de picado, avait transformé les siennes en instruments autonomes.
Ces trajectoires divergentes disent quelque chose d’essentiel : il n’existe pas de technique définitive sur cet instrument. Chaque génération croit avoir atteint la limite. La suivante la déplace.
Les guitares les plus recherchées ne valent pas pour leur électronique — relativement simple — mais parce qu’elles incarnent un fragment de mémoire collective. La Black Strat de David Gilmour, la Les Paul de Eric Clapton, une Stratocaster de Jimmy Hendrix valent des millions.
Les Torres du XIXe siècle sont devenus des trésors nationaux espagnols. On les ouvre, on les scanne, on mesure, on compare — et l’on n’explique jamais complètement leur magie. Il reste une part d’inconnu qui échappe à la science : peut-être le vieillissement du bois, peut-être la main du luthier au moment précis où il colle la table, peut-être l’histoire elle-même, qui s’est déposée dans ces instruments avec le temps. Ces guitares sont moins des objets que des compteurs d’histoires.
Enfin, le rapport singulier entre la guitare et celui qui la tient… Elle s’appuie contre le corps. Elle répond au toucher. Elle vieillit avec son propriétaire — s’ouvrant, se réchauffant, s’assouplissant au fil des années de jeu. Les guitaristes les plus exigeants passent des heures à choisir un instrument non pas pour sa perfection technique, mais pour sa capacité à répondre à ce qu’ils ont à dire. Ils ne cherchent pas la meilleure guitare. Ils cherchent la leur.
« La guitare est un petit orchestre. Elle est polyphonique. Chaque corde est une couleur différente, une voix différente » Andrés Segovia (1893–1987)
Pourquoi la guitare sonne t’elle de maniere si personnalisée au point de ne jamais cessé de nous surprendre ?
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Paul Corey