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Peut-on transmettre une transgression ?

Anatomie d'une méthode sans héritiers

Peut-on transmettre une transgression ?

En 2017, un homme de trente-neuf ans entre à l’Élysée quatorze mois après avoir quitté le gouvernement. Dix ans plus tard, ceux qui pourraient prolonger l’expérience n’ont plus qu’une urgence : s’en distinguer.

Le gaullisme a survécu à de Gaulle. Le mitterrandisme a structuré la gauche pendant trente ans. Le giscardisme, plus fragile, a irrigué un centre libéral qui lui a survécu. Chacun transmettait des idées, des hommes, des réseaux, une conception de l’État, un récit dont les successeurs pouvaient se réclamer.

Que transmettra la décennie macroniste qui s’achève ?

L’Europe ? Elle existait avant elle. La compétitivité ? La droite libérale et la gauche réformiste la défendaient déjà. La réindustrialisation, la transition écologique, l’attractivité, la réforme institutionnelle, la modernisation de l’État, la rigueur budgétaire ? Aucun de ces thèmes ne constitue à lui seul une doctrine. Et les actes n'ont pas été a la hauteur des promesses.

Reste quelque chose de beaucoup plus identifiable. Une méthode.

La transgression.

Tout commence ainsi : quitter les structures existantes, créer son propre mouvement, refuser le choix entre gauche et droite. Et saisir une conjonction historique exceptionnelle: un président sortant qui renonce, une gauche qui éclate, un favori de droite emporté par une affaire, une extrême droite qui bute toujours sur le dernier obstacle.

Il fallait du talent pour voir la brèche. Une audace peu commune pour s’y engouffrer à trente-neuf ans.

Mais une fulgurance politique et des discours enflammés ne suffisent pas à transformer un pays

Car la France résiste. Elle résiste par son oligarchie, ses rentes, ses statuts, ses administrations, ses corporations, ses territoires, ses habitudes, ses peurs et ses intérêts contradictoires. Une réforme des retraites provoque des mois de conflit. Une taxe sur les carburants embrase les ronds-points. La simplification promise se heurte à une complexité qui se reconstitue à mesure qu’on prétend la réduire.

Et les petites phrases n'arrangent rien.

Le problème change alors de nature. La résistance du système devient l’explication maitresse des difficultés. Si les structures empêchent la réforme, la logique consiste à les contourner.

Les vieux partis sont déclarés dépassés. Les corps intermédiaires perdent leur fonction de médiation. La décision se verticalise. Les facilités comme les travers de la Ve République sont employées jusqu’à leur dernière limite. Et lorsque l’échelon national paraît trop étroit, un autre niveau offre un chemin.

L’Europe cesse alors d’être une conviction. Elle devient une fuite en avant ou un détour bien pratique.

Dire que la France est en train d'être « vendue à l’Europe » est d'une grande lucidité mais le constat n’explique rien. La mécanique institutionnelle est plus intéressante que le procès.

Une décision impossible à imposer durablement dans le seul débat national peut être négociée à vingt-sept, puis revenir en France avec la force juridique d’un engagement et l’autorité d’une contrainte extérieure. Climat, concurrence, numérique, industrie, énergie, budget : Bruxelles ne remplace pas la décision nationale, mais elle en déplace le lieu et en verrouille le calendrier.

Ainsi, le macronisme consiste à faire par l’Europe une part de ce que Paris ne parvient plus à accomplir seul.

Sans doute, la cohérence la plus profonde de la décennie. Pas le « en même temps », pas le « ni gauche, ni droite », mais la remise en cause permanente des institutions nationales habituelles dès qu’elles paraissent empêcher l’action. A une échelle différente, il en va ainsi du Conseil Constitutionnel devenu outil de pouvoir pour contourner un parlement rebelle, comme les gaulois.

Cette fuite en avant contient plusieurs pièges. Le premier tient à cette course à la taille censée permettre à l’Europe de rattraper les États-Unis et la Chine. Elle applique au XXIe siècle une arithmétique de puissance héritée du XXe.

La taille compte encore mais elle ne suffit plus.

Trump et Xi Jinping l’ont compris : ils ne cherchent pas seulement à disposer du plus grand marché, mais à placer leur pays aux points de passage dont les autres ne peuvent se passer.

Ce qui compte désormais, c’est le contrôle des raretés : la capacité d’innovation, l’énergie, les matières premières critiques, les semi-conducteurs, la puissance de calcul, les données, les brevets, les normes techniques, les infrastructures numériques, les routes commerciales, les moyens de paiement et les talents.

Taïwan ne compte que vingt-trois millions d’habitants, mais fabrique plus de 90 % des puces les plus avancées. Les Pays-Bas ne sont pas un empire, mais ASML fournit les machines indispensables à leur gravure. La Chine a fait du raffinage des minerais stratégiques un instrument de puissance. Les États-Unis contrôlent une grande partie des processeurs d’intelligence artificielle, du cloud, des systèmes d’exploitation et des circuits financiers mondiaux.

La souveraineté moderne ne consiste donc plus à tout posséder. Elle consiste à détenir un “maillon incontournable de la chaîne de valeur” des autres, tout en limitant sa propre dépendance aux leurs.

La puissance ne se mesure plus seulement en kilomètres carrés, en habitants ou en produit intérieur brut. Elle se mesure en points de passage obligés.

L’Europe possède quelques uns de ces leviers : le nucléaire et l’aéronautique français, la lithographie néerlandaise, les machines-outils allemandes et italiennes, les télécommunications scandinaves.

Mais n’a pas de stratégie. Elle croit trop souvent qu’il suffit d’additionner les marchés, les normes et les institutions pour produire de la souveraineté. Or, 450 millions de consommateurs constituent un marché, une opportunité a conquérir, pas automatiquement une puissance. Il ne devient puissance que si soutient et renforce un “maillon de la chaîne”.

Un continent qui réglemente ce qu’il ne produit plus, importe ce qu’il consomme et confie sa défense, ses données ou son énergie à d’autres demeure immense, mais dépendant.

La taille européenne n’efface pas les impuissances nationales. Elle peut même les additionner. L’enjeu n’est donc pas de devenir toujours plus grand, mais de devenir suffisamment indispensable pour pouvoir encore décider.

Le second piège tient a son mécanisme. La fuite en avant vers l’ Europe fédérale, façon Macron, ne constitue pas une stratégie mais un moyen pour contourner les difficultés. Une méthode de gouvernement qui ne suffit pas a construire ni une culture politique, ni une école de pensée, ni un parti politique d’influence.

On ne transmet pas une transgression.

Car celui qui a fait sauter toutes les règles n’en lègue qu’une à son successeur : la faire sauter à son tour. Comment transgresser le transgreseur à qui vous devez tout ?

C’est exactement le paradoxe de 2027.

Les prétendants du bloc central doivent revendiquer assez de continuité pour conserver l’électorat, et assez de rupture pour incarner autre chose. Plus ils veulent devenir des héritiers, plus ils doivent prouver qu’ils n’en seront pas.

Ils doivent renoncer à l’héritage dans les paroles tout en l’espérant dans les urnes. De 24 % pour Macron en 2017 et 27,8 % en 2022, ses héritiers sont retombés autour de 15 % aux européennes de 2024 comme aux municipales de 2026.

Lorsqu’on teste ensemble ses deux prétendants pour 2027, Édouard Philippe obtient 14 %, Gabriel Attal 8 %. Vingt-deux points qui ne pèsent rien.

Un scrutin à deux tours ne compte pas les camps, il compte les candidats : quatorze plus huit ne font pas vingt-deux, ils font quatorze. Et quatorze ne qualifie personne quand Marine Le Pen en réunit trente-six.

En vérité, le « bloc central » — jolie manipulation sémantique — c’est cinq partis : Renaissance, le MoDem, Horizons, l’UDI, le Parti radical ; deux candidats déclarés ; un Premier ministre que les sondages placent devant eux et qui jure n’être candidat de rien ; un Thierry Breton que François Bayrou adoube sans lui demander son avis ni consulter son propre parti.

Le puzzle n’a de bloc que le nom. Et aucun mécanisme pour désigner un héritier.

C’est précisément ce qu’un parti sert à faire. Il fallait en avoir un. La décennie a préféré démolir les autres.

On objectera qu’un héritage existe pourtant, et qu’il est considérable : la recomposition. Le paysage a bien été refait. Une douzaine de formations ont remplacé l’alternance de deux camps.

Mais une recomposition n’appartient à personne. Celle-ci n’a produit ni centre durable, ni union des droites, ni rassemblement à gauche. Le Nouveau Front populaire n’est plus qu'un souvenir contesté.

La Macronie n’a pas fondé un nouvel ordre. Elle a juste dispersé l’ancien.

L’expérience voulait remplacer les vieux partis : aucune organisation comparable n’apparaît capable de porter seule sa succession. Elle voulait renouveler le personnel politique : aucun héritier naturel ne s’est imposé. Elle voulait dépasser gauche et droite : les affrontements qu’elle prétendait transcender sont revenus, et plus durs.

Elle voulait en finir avec l’ancien monde. L’ancien monde est toujours là. C’est la Macronie qui pourrait bien disparaître.

Ces dix années de pouvoir laisseront quelques lois sociétales, des évolutions fiscales, une réforme des retraites suspendue, des comptes publics dégradés, une dette abyssale.

Un bilan controversé, mais pas un héritage.

Le macronisme n’a pas seulement échoué à transformer la France. Il a échoué à se transmettre.

La dernière couverture de magazine sur Emmanuel Macron en donne involontairement l’image : un président file sur la Méditerranée, seul sur une machine rapide, les mains sur le guidon, laissant derrière lui une immense gerbe d’eau.

Le scooter des mers est une étrange machine politique. Il accélère vite, tourne plus court, autorise toutes les trajectoires sans en avoir aucune. Ni but, ni vision. Juste fendre l’eau. Faire du bruit et des gerbes.

Puis l’eau se referme.

Paul Corey