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Jeanne Barret : se cacher pour avancer

Édito WOW! · 6 mars 2026

Jeanne Barret : se cacher pour avancer

En 1766, la France envoie Bougainville faire le premier tour du monde français. À bord, un valet discret prénommé Jean — maigre, silencieux, remarquablement habile avec les plantes. Ce valet porte les caisses que les marins refusent de transporter, identifie les espèces, organise les herbiers, soigne le naturaliste Philibert Commerson quand la maladie l’abat. Trois ans plus tard, ce valet rentre en France avec 5 000 espèces végétales dont 3 000 inconnues en Europe. Elle s’appelait Jeanne Barret. Elle s’était déguisée en homme parce que le sien ne lui donnait accès à rien.

Le déguisement de Barret n’est pas une ruse géniale contre un ordre absurde. C’est une véritable capitulation devant cet ordre.

Jeanne naît en 1740 à La Comelle, village de Bourgogne, dans une famille pauvre. Orpheline jeune, sans formation scientifique formelle, elle développe une connaissance empirique de la botanique dans le contact quotidien avec les plantes médicinales et les simples. Elle rencontre Commerson vers 1760 — naturaliste reconnu, correspondant de Buffon et devient sa gouvernante, puis son assistante, puis sa compagne.

Quand il est recruté pour l’expédition Bougainville en 1766, il ne peut pas partir sans elle. Ses compétences botaniques sont indéniables. Les femmes sont formellement interdites à bord par ordonnance royale. Ils conçoivent ensemble le déguisement.

Ce que Jeanne Barret accomplit pendant ces trois années dépasse largement l’exploit du travestissement. Collecter des spécimens en expédition au XVIIIe siècle implique de presser, sécher et conditionner des plantes fragiles dans des conditions d’humidité, de chaleur et de mouvement constant — sur plusieurs mois de navigation, à travers l’Atlantique, le cap Horn, le Pacifique, Tahiti, la Nouvelle-Guinée, l’Île Maurice. Il faut identifier les espèces prometteuses parmi des milliers de plantes inconnues, noter les caractéristiques des habitats, préserver les échantillons.

C’est un savoir-faire qui s’acquiert par l’expérience et l’observation — pas par les manuels. Commerson écrit en privé en 1769 qu’elle est « d’une utilité sans laquelle la moitié de mes collections seraient perdues ». Cette phrase reste privée. Les publications portent son seul nom.

Le bougainvillier — la liane aux bractées pourpres que l’on trouve aujourd’hui sur tous les balcons méditerranéens du monde — est la découverte la plus célèbre de l’expédition. Les archives du Muséum national d’Histoire naturelle indiquent que c’est Jeanne Barret qui a la première ramassé le spécimen au Brésil en 1767, reconnu sa nouveauté, conduit Commerson vers la plante. La plante porte le nom de Bougainville — choix politiquement judicieux de Commerson. Ce n’est qu’en 2012 qu’un biologiste nomme une espèce Solanum baretiae. Deux cent cinquante ans après.

À Tahiti, en avril 1768, elle est démasquée. La réaction de l’équipage est violente. Bougainville évoque dans son journal une « scène » sans en préciser la nature. D’autres sources évoquent des agressions. Ce silence est lui-même un document : il dit que la violation subie par une femme qui a osé s’introduire dans un espace masculin n’est pas considérée comme un fait digne d’être enregistré. Elle est une conséquence logique de la transgression.

Cette logique — la femme qui transgresse l’espace masculin assume les risques de cette transgression — continue d’exister sous les formes contemporaines que l’on reconnaît.

Commerson meurt à l’Île Maurice en 1773. Jeanne Barret se retrouve seule, sans ressources, à l’autre bout du monde. Elle épouse un soldat français, rentre en France par voie maritime vers 1775 — complétant ainsi, plusieurs années après le retour officiel de l’expédition, le premier tour du monde accompli par une femme.

Louis XVI lui accorde une pension en 1785. Elle meurt en 1807 à Saint-Aulaye. L’histoire de la science mettra deux siècles à retrouver son nom.

La réhabilitation arrive par fragments. La biographie de Glynis Ridley en 2010. Le Solanum baretiae en 2012. Un navire océanographique de la Marine nationale baptisé « Jeanne Barret » en 2021. Ces reconnaissances posthumes soulèvent la même question que pour Mary Anning ou Sophie Blanchard : que valent les hommages quand ils arrivent deux cent cinquante ans après les faits, et que l’intéressée a travaillé toute sa vie sous un nom d’emprunt parce que le sien ne lui ouvrait pas de porte ?

L’histoire ne lui a pas encore rendu la mesure exacte de ce qu’elle a apporté.

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Paul Corey