Mandat 2027 : le report (4/7)
Ils savent tout. Qu'attendent-ils pour le dire ?

Bertrand, Hollande, Royal ont assez fréquenté le pouvoir pour connaître le problème français. Leur difficulté n’est plus de comprendre. Elle est de transformer ce savoir en engagement.
Trois candidats connaissent trop bien l’État pour prétendre qu’ils le découvrent. L’un chiffrait le levier démographique dès 2019. Le deuxième a présidé la République. La troisième a dirigé quatre ministères et une région, et déjà atteint un second tour.
Aucun des trois ne se trompe. Mais, chacun place un délai entre ce qu’il sait et ce qu’il soumet.
D'où la logique du report. Nos trois candidats connaissent parfaitement bien le ” système”. Ils savent ce qu’est une réforme des retraites, un budget, un déficit, une administration qui résiste, une majorité qui se fissure, une rue qui refuse. Ils devraient être les plus faciles à lire. Ce sont les plus difficiles.
Leur problème n’est pas l’absence d’expérience. Il est ce qu’ils acceptent aujourd’hui d’en faire. Ils ne refusent pas la contrainte, comme les cinq du groupe précédent. Ils reportent le moment où elle devra devenir une promesse.
Xavier Bertrand a formulé l’arithmétique avant qu’elle ne devienne un passage obligé. En mars 2019, il chiffrait le levier démographique et tranchait : reculer l’âge de départ est la seule voie, avec un horizon à 64 ans puis 65. Ministre, il avait déjà porté la réforme des régimes spéciaux et annoncé sans détour l’allongement de la durée de cotisation. L’homme sait demander un effort, et il l’a fait.
Mais l’effort, chez lui, ne voyage jamais seul. Dans la même interview de 2019, les milliards dégagés ne devaient pas aller au déficit : ils devaient se voir, sous forme de minimum vieillesse relevé. En 2023, le principe restait et se peuplait d’exceptions. En 2026, il veut mettre fin au dérapage des dépenses sociales et faire des économies partout où c’est possible, sans mesures injustes. À chaque effort, une contrepartie.
C’ est la fonction politique qu’il occupe depuis vingt ans : rendre supportable ce que d’autres imposent.
Un mandat de redressement comporte pourtant un moment où la contrepartie n’arrive pas tout de suite. Bertrand sait ce que coûte le redressement parce qu’il a passé sa vie politique à en amortir le choc. Il lui reste à dire qui paie lorsque l’amortisseur ne peut pas jouer.
François Hollande a publié le devis le plus complet de cette campagne. Âge légal à 63 ans, durée de cotisation indexée sur l’espérance de vie, taux normal de TVA porté de 20 à 24 % pour financer une baisse des cotisations, patrimoines au-delà de dix millions davantage sollicités, taxe Zucman écartée. Celui qui avait promis une imposition à 75 % écrit aujourd’hui que l’impôt a trop souvent tenu lieu d’économies. Quatre points de TVA touchent les classes moyennes, c’est-à-dire ceux dont il solliciterait le suffrage. Peu de candidats désignent un payeur aussi central.
Reste l’essentiel. La stratégie annoncée consiste à attendre décembre, à observer si un rassemblement se dessine, à décider si la situation l’exige. Le paysage doit décanter, et la candidature apparaîtra d’elle-même une fois les autres épuisés.
Or il a déjà disposé de ce que les autres cherchent : l’Élysée, une majorité absolue, le Sénat, presque toutes les régions, et un virage économique qui n’avait pas été soumis aux électeurs en ces termes. Son expérience conduit à une conclusion radicale, que son calendrier contredit : ce qui n’a pas été demandé avant devient beaucoup plus difficile à imposer après.
Hollande connaît le prix de l’autorisation manquante. Il lui reste à demander celle qu’il n’avait pas demandée.
Ségolène Royal représente la troisième forme du report, et la plus explicite. Le 31 août, sur le plateau des Quatre Vérités, elle n’a pas esquivé la question des retraites. Elle l’a récusée : pas de débat sur les retraites tant que la question du retour de l’impôt sur la fortune financière n’est pas posée.
Ce n’est pas de l’ignorance. Peu de candidats ont occupé autant de postes permettant de mesurer le coût et la résistance de l’action publique. Un système de retraite ne se finance pas avec le seul rétablissement d’un impôt sur la fortune financière, quelle que soit la légitimité qu’on lui accorde. Les ordres de grandeurs sont justes incompatibles. On ne répond pas ainsi à une dépense de pensions de plusieurs centaines de milliards.
Un préalable de justice peut améliorer l’acceptabilité d’une réforme ; il ne détermine pas son contenu. Une fois l’impôt rétabli, faudra-t-il modifier l’âge, les cotisations, les pensions, l’emploi des seniors, la part de capitalisation ? Si la réponse est non à tout, le préalable devient un substitukt. Si elle est oui, les mesures devraient être annoncées en même temps.
Royal sait ce qu’il faudra dire. Il lui reste à cesser d’en fixer l’ordre.
C’est là que les trois se retrouvent. Bertrand reporte le moment où l’effort devra se passer de contrepartie. Hollande reporte l’autorisation. Royal reporte l’arbitrage derrière un préalable.
Une quatrième chose les rassemble. Elle est vérifiable. Ils sont parmi les rares de ce corpus dont la candidature reste conditionnelle. Bertrand attend le bon moment pour se déclarer. Hollande attend décembre et la décantation. Royal inscrit la sienne dans une primaire.
La plupart des autres se sont engagés. Ces candidats évoquent une hypothèse. Ce qui est définitivement contraire à l'idée de mandat et de responsabilité.
Le report est la tentation la plus naturelle de la politique présidentielle. Pourquoi annoncer aujourd’hui ce qui divisera, lorsqu’on pourra préciser demain ? Pourquoi nommer le sacrifice avant d’avoir obtenu la majorité permettant de l’imposer ? Pourquoi choisir entre deux électorats lorsque les deux peuvent encore voter pour vous ?
La logique électorale conseille d’attendre. La logique du mandat commande l’inverse.
Une réforme du modèle social, une réduction massive de la dépense, une modification des droits ne deviennent pas légitimes parce qu’un candidat a remporté 51 % des suffrages sur cent autres propositions. L’autorisation doit précéder l’exécution, et c’est exactement ce que l’expérience du pouvoir devrait enseigner mieux que n’importe quel programme.
Les autres groupes butent sur la facture, sur le payeur, sur l’ordre des crises. Ceux-là butent sur le calendrier.
C’est la bonne nouvelle du quatrième groupe. Une doctrine ne change pas en une campagne. Quand la posture est plus facile et moins sincère que le programme, peut-être convient-il de changer ses paradigmes.
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Paul Corey