Audiovisuel public
Sans facture, sans contre-pouvoir, sans réforme. Et personne ne proteste ?

Les Allemands versent 220 euros par foyer et par an pour leur audiovisuel public. Ils voient la ligne, la contestent, et portent l’affaire jusqu’à leur Cour constitutionnelle. Les Français financent 3,878 milliards d’euros sans qu’aucune ligne n’apparaisse nulle part. Le prélèvement invisible a un prix. Il se règle en comptes jamais rendus.
En 2022, la contribution à l’audiovisuel public disparaît. Cent trente-huit euros rendus à vingt-trois millions de foyers, au nom du pouvoir d’achat. L’opération a coupé le seul fil qui reliait un service à ceux qui le payaient. Depuis, il vit d’une fraction de TVA, diluée dans la masse fiscale, indiscernable, insaisissable.
Le résultat tient en une phrase.
Un service financé par tous, défendu par personne.
Une redevance visible crée un rapport de force. Elle donne au payeur une prise, une raison de protester, un droit d’exiger des comptes. Un prélèvement invisible produit l’effet contraire : il installe le citoyen en spectateur d’un arbitrage qui se joue sans lui, entre un ministère et une commission des finances.
Les chiffres racontent cette bascule. Soixante-dix-huit millions de dotation en moins en 2025. Quatre-vingt-six millions retirés pour 2026, au terme de trois 49.3. France Télévisions absorbe 80 millions de cette saignée. Ces coupes procèdent moins d’un choix éditorial que d’un besoin d’affichage comptable.
L’Allemagne offre le contre-exemple. 18,36 euros par logement et par mois, quarante millions de foyers, 8,7 milliards collectés. Le montant reste gelé par des Länder qui refusent la hausse recommandée. ARD et ZDF ont saisi la Cour constitutionnelle, qui a tenu audience le 23 juin dernier. Un traité de réforme impose déjà des suppressions de programmes. Le conflit est brutal, public, arbitré par le droit.
Outre-Manche, la redevance atteint 180 livres depuis avril 2026. La charte royale expire fin 2027 et une consultation nationale interroge les Britanniques sur le modèle à venir. Abonnement, forfait par foyer, publicité, budget général : tout est sur la table, devant tout le monde. Le débat existe.
En France, la réforme tourne en rond depuis dix ans.
Une holding recommandée par le Sénat en 2015. Enterrée par la crise sanitaire. Relancée en 2024, adoptée par le Sénat, rejetée par l’Assemblée avant l’ouverture des débats, réexaminée, toujours en suspens. Les contrats d’objectifs et de moyens restent gelés. Six opérateurs pilotent à l’aveugle un ensemble que personne ne dirige.
Pour qui connait la valeur de 1 M€ dans le privé, voici le montant des dotations 2026 de ces six sociétés;
France Télévisions: 2,44 Md€
Radio France: 648 M€
Arte France: 299 M€
France Médias Monde: 304 M€
INA: 104 M€
TV5 Monde: 84 M€
L’exaspération porte moins sur le montant que sur l’absence de contreparties et contre-pouvoirs.
Quatre milliards par an achètent une exigence : transparence des arbitrages, publication des méthodes, reconnaissance rapide des erreurs, pluralité des opinions. Chaque correction arrachée plutôt qu’offerte élargit le fossé avec ceux qui financent sans le savoir.
Et personne ne proteste.
Albert O. Hirschman (1915-2012, économiste américain né à Berlin) avait établi la mécanique dès 1970. Face au déclin d’une organisation, ceux qui en dépendent ont deux recours. La voix, qui proteste et corrige de l’intérieur. La sortie, qui claque la porte. Son exemple le plus troublant est l’école publique américaine : les parents les plus exigeants basculent vers le privé, et l’établissement perd ceux qui auraient réclamé des comptes. Chaque départ soulage la contestation et aggrave le déclin.
L’institution s’enfonce dans le silence de ses meilleurs défenseurs.
L’audiovisuel public vit cette séquence à la lettre. Supprimer la redevance a supprimé la voix, sans fermer une seule porte de sortie. 29 % des Français font confiance à l’information, quarante et unième rang sur quarante-huit. Chez les moins de 35 ans, Hugo Décrypte touche 28 % de la tranche, le double de TF1 ou du Figaro.
Une désertion sans aucune protestation.
Les Britanniques rediscutent leur charte tous les dix ans, date d’expiration inscrite. Les Allemands renégocient un traité entre Länder, sous contrôle constitutionnel. La France n’a aucun terme, aucun rendez-vous, aucune obligation de se justifier. Un mandat perpétuel adossé à un prélèvement invisible.
C’est le dispositif parfait pour mourir sans bruit. Rétablir une ressource affectée relève de l’évidence, et cette évidence attend depuis quatre ans. Y adjoindre une date de péremption relève de la survie.
Un service qui doit renouveler son mandat est un service qui peut convaincre.
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Paul Corey