Lire le livre

À quoi bon penser ? (5/7)

Avec Chat GPT, Gemini, Claude, Mistral...

À quoi bon penser ? (5/7)

Pour la première fois de l’histoire, une machine ne se contente plus de calculer ou de transcrire : elle raisonne, ou du moins en produit l’apparence. Une réponse étayée en trois secondes, une dissertation en trente. Après la main, l’œil et le calcul, la pensée elle-même devient délégable. Ce n’est pas de la science-fiction : l’IA est déjà dans les cartables.

Penser, c’est fabriquer le chemin qui mène d’une question à une réponse : douter, comparer, éliminer, reformuler.

Le mécanisme est le même que pour écrire, lire ou compter, porté à son degré ultime, et il obéit à la même loi : ce qui est livré tout fait ne laisse aucune trace.

La science commence à le mesurer. En 2025, au MIT Media Lab, Nataliya Kosmyna équipe 54 étudiants d’électroencéphalogrammes, répartis entre travail seul, moteur de recherche et IA générative. L’échantillon est modeste, l’étude encore soumise à relecture par les pairs. Mais les résultats convergent : les cerveaux qui travaillent seuls montrent les réseaux les plus étendus, l’IA le plus faible.

Plus troublant, 83 % des utilisateurs de l’IA sont incapables de citer une phrase de leur propre essai : le texte porte leur nom, jamais entré dans leur mémoire. Les chercheurs nomment cela dette cognitive.

La même année, Michael Gerlich, sur 666 participants, établit une corrélation négative entre usage intensif de l’IA et esprit critique, plus marquée chez les plus jeunes. Corrélation n’est pas causalité, mais la convergence avec l’EEG du MIT donne à réfléchir.

Rien de neuf ici : dès 2011, Betsy Sparrow décrivait “l’effet Google”, cette tendance à retenir où trouver une information plutôt que l’information elle-même. Après la mémoire, c’est le jugement qui s’externalise.

L’étude du MIT cache un second résultat, plus précieux. En session finale, les rôles sont inversés : ceux qui avaient d’abord écrit seuls, puis reçu l’IA, voient leur activité cérébrale augmenter, l’outil les stimule. Ceux qui avaient commencé par l’IA restent en déficit une fois livrés à eux-mêmes.

L’IA n’est jamais un architecte, elle accélère un chantier si les fondations existent déjà.

Chez qui sait déjà penser, l’IA joue le rôle d’un amplificateur : elle grossit un signal qui préexiste. Chez qui ne sait pas encore raisonner, elle occupe la place vide, et cette place devient permanente.

Chaque jour, WOW! travaille avec l’IA : elle cherche, documente, étaye, rédige. Une seule chose lui échappe, la seule qui compte : choisir le sujet, décider l’angle, trancher ce qui mérite d’être dit. Ce jugement s’est construit sans elle, par des années de lectures et d’erreurs. Cette capacité rend l’IA si performante entre des mains averties, et si dangereuse entre des mains qui n’ont encore rien construit.

En France, le ministère de l’Éducation nationale a publié en juin 2025 un cadre d’usage de l’IA scolaire : usage pédagogique autorisé à partir de la 4e seulement, sous conduite de l’enseignant, avec un parcours de sensibilisation obligatoire dès 2026. Un progrès réel, mais un contrôle qui repose largement sur la déclaration : l’élève est censé citer ses prompts. Un cadre honnête, pour des élèves honnêtes.

La Norvège est allée plus loin : le 19 juin 2026, son Premier ministre annonce une interdiction quasi totale de l’IA générative pour les 6-13 ans, un usage supervisé jusqu’à 16 ans, dès la rentrée d’août. La règle ne se contente pas d’un principe, elle fixe des âges.

Une position simple s’impose : pas d’IA dans les mains des élèves du primaire. Pour tous les autres, la règle de l’ordre : jamais l’IA avant d’avoir produit soi-même un brouillon, une hypothèse, une estimation. Elle n’intervient qu’ensuite, et seulement comme contradicteur, jamais comme oracle ni substitut.

Là où le cadre français mise sur la bonne foi déclarative, une IA dédiée pourrait incarner cette règle plus solidement : labellisée Éducation nationale, obligatoire pour valider certains exercices, non pour répondre à la question mais pour vérifier qu’elle a d’abord été affrontée seul. Ce que la déclaration suppose, la vérification l’imposerait.

N’en déplaise, les capacités cognitives se construisent par l’effort.

Écrire construit la pensée. Lire construit la compréhension. Compter construit le raisonnement. Penser construit le jugement.

Demain : à quoi bon étudier ? Réponse depuis les universités, où la panique a déjà commencé.

Paul Corey