La souveraineté comme prétexte, la productivité en angle mort 😱
Trois ans d'expérimentations pour généraliser une IA dont l'État refuse d'exiger le moindre gain...

750 000 euros. C’est le prix payé par l’État pour offrir à un million de fonctionnaires une intelligence artificielle que la majorité d’entre eux juge inférieure à celle qu’ils utilisaient déjà en cachette. La souveraineté a rarement coûté si peu. Ni rapporté si peu.
Le 16 juin, David Amiel, ministre de l’Action et des Comptes publics, a généralisé « L’Assistant », agent conversationnel motorisé par Mistral AI, à l’ensemble de la fonction publique d’État. Dix mois de test. Six ministères. Dix mille agents pilotes. Le dossier de presse exulte : 75 % le jugent utile, 65 % le recommanderaient à un collègue.
Une IA « utile, humaine et souveraine ».
Le triptyque est séduisant. Il est incomplet. Car l’évaluation de la DITP dit autre chose. Il faut la lire, pas son résumé. 57 % des agents estiment que ChatGPT, Gemini ou Claude répondent mieux à leurs besoins. Réponses trop courtes. Trop peu structurées. Confiance limitée.
L’État a voulu construire une digue contre le « shadow AI », cette fuite quotidienne de notes, de données, d’échanges sensibles vers des serveurs américains. La digue était nécessaire. Mais elle fuit déjà.
Le vrai problème est ailleurs. Il n’est pas technique. Il est doctrinal. Écoutons le ministre : L’Assistant doit accomplir les tâches répétitives « sans remplacer les agents ».
Relisons lentement. Une machine qui fait le travail. Des effectifs qui demeurent. Des gains de productivité mesurés: 12 % sur la rédaction, 16 % sur la synthèse documentaire… assortis de la promesse solennelle qu’ils ne se traduiront par rien. Les syndicats négocient déjà les garanties : maintien des postes, interdiction d’évaluer les agents par l’IA, clause de réversibilité.
La révolution est autorisée. À condition de ne rien renverser.
Voilà le génie français dans toute sa splendeur : nous avons inventé l’innovation immobile. Le monde entier utilise l’IA pour faire mieux avec moins. L’État français l’utilise pour faire pareil avec autant. Chaque heure gagnée par la machine ne sera ni rendue au contribuable, ni réinvestie dans le service rendu. Elle sera absorbée. Digérée. Dissoute dans le périmètre intangible d’une administration qui croît par principe, quelle que soit la technologie qu’on lui greffe.
Ajoutons l’ironie finale. Interrogé sur l’hypothèse d’un rachat de Mistral et d’un changement de pavillon, le cabinet du ministre répond que le dispositif est « réversible ». Traduction : notre souveraineté repose sur une entreprise dont nous ne garantissons pas la nationalité future.
On a connu des fondations plus solides pour bâtir une doctrine d’État.
L’Assistant n’est pas une mauvaise idée. C’est une bonne idée confiée à un système qui s’interdit d’en tirer les conséquences. L’IA pouvait être le levier d’une refondation : moins de tâches, moins de paperasse, un périmètre repensé, des agents recentrés sur l’humain. Elle sera le cache-misère d’une expansion continue. Un million d’agents équipés. Zéro tâche supprimée. Zéro structure repensée.
La machine tourne. L’État demeure.
Ce n’est pas l’IA qui manque d’ambition. C’est l’État qui manque de courage. Comme toujours.
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Paul Corey