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William j. Baumol (1922–2017)

Les sociétés ont les entrepreneurs qu'elles récompensent.

William j. Baumol (1922–2017)

L’économiste qui a expliqué pourquoi tout ce qui compte devient plus cher n’a jamais reçu le Nobel qu’on lui promettait chaque octobre.

William Jack Baumol naît le 26 février 1922 dans le South Bronx, de parents immigrés d’Europe de l’Est. Enfance modeste, bibliothèque publique, marxisme adolescent, il lira Marx avant Marshall. Recalé une première fois au concours d’entrée du City College de New York, il s’obstine, entre, sort diplômé en 1942. Guerre dans l’armée américaine, puis économiste au département de l’Agriculture.

Le futur théoricien de l’entrepreneuriat commence fonctionnaire.

Londres décide de tout. En 1947, la London School of Economics ne l’admet qu’en master, jugeant son dossier léger. Quelques semaines dans le séminaire de Lionel Robbins suffisent : l’étudiant est basculé en doctorat et nommé Assistant Lecturer, enseignant avant d’être docteur.

Thèse soutenue en 1949 sur l’économie du bien-être et l’État. La même année, Princeton le recrute. Il y restera plus de quarante ans, puis rejoindra NYU, où il travaille encore passé 90 ans.

Bilan : plus de quarante livres, plus de cinq cents articles, la présidence de l’American Economic Association en 1981.

Première percée en 1966, avec William Bowen : la « maladie des coûts ». Un quatuor à cordes joue Beethoven en quarante minutes, exactement comme en 1826. Les gains de productivité sont inexistants, par construction. Mais les musiciens vivent pourtant dans une économie où les salaires montent, tirés par l’industrie qui, elle, progresse. Il faut donc les payer davantage pour produire la même chose.

Généralisation implacable : santé, éducation, justice, administration, spectacle vivant deviennent structurellement plus chers, décennie après décennie, dans tous les pays riches. Non par gabegie, mais par arithmétique.

C’est l’une des explications les plus solides de la hausse tendancielle des dépenses publiques : une partie du poids de l’État ne relève ni du gaspillage ni des lobbies, mais d’une contrainte économique inhérente à la prospérité.

Puisque les secteurs productifs s’enrichissent et produisent de la richesse, la société peut se payer ses quatuors et ses hôpitaux… à condition que la machine à productivité tourne à côté. Dans The Cost Disease (2012), à 90 ans, il refait le calcul : les soins de santé absorberont une part croissante du PIB, et ce n’est pas une faillite, c’est un choix rendu possible par la croissance.

Une part de la dépense publique est le prix naturel de la prospérité.

Deuxième percée en 1982, avec Panzar et Willig : les « marchés contestables ». Ce qui discipline un monopole, ce n’est pas le nombre de concurrents présents. C’est la menace crédible qu’un entrant surgisse. Un monopoleur sur un marché sans barrières à l’entrée se comporte comme s’il était en concurrence, par peur du raid.

C’est un profond renversement de la politique antitrust : ne comptez pas les acteurs, mesurez les barrières. Et supprimez-les, surtout les barrières réglementaires.

L’argument nourrit les dérégulations aériennes et télécoms des années 1980.

Troisième percée en 1990, la plus profonde : « Entrepreneurship: Productive, Unproductive, and Destructive », dans le Journal of Political Economy.

L’offre d’entrepreneurs est une constante de l’histoire ; son orientation est une variable. La Rome antique regorgeait de talents. Mais ils achetaient des charges et des terres, car c’est ce que la société récompensait. La Chine impériale canalisait ses meilleurs esprits vers les concours mandarinaux. Les mêmes ambitions fabriquent des machines ou des niches fiscales, des brevets ou des procès, selon la structure des gains que les institutions offrent.

Une société ne manque jamais d’entrepreneurs ; elle choisit seulement, par ses institutions, s’ils créent de la richesse ou vivent de celle des autres.

The Free-Market Innovation Machine (2002) couronne l’édifice : le vrai génie du capitalisme n’est pas l’allocation optimale des ressources, c’est d’avoir fait de l’innovation une question de vie ou de mort concurrentielle. Les oligopoles innovent non par vertu mais parce que ne pas innover, c’est mourir. La croissance n’est pas un équilibre, c’est une course armée permanente, institutionnalisée.

L’homme peignait et sculptait sérieusement. Il enseigna la sculpture sur bois à Princeton, exposa ses toiles et fut un pionnier de l’économie de l’art. Il meurt le 4 mai 2017 à New York, à 95 ans. Thomson Reuters l’avait classé parmi les nobélisables des années durant. Le comité de Stockholm couronna les concepts — marchés contestables et maladie des coûts — mais jamais leur auteur.

Les limites de ses avancées étaient réelles. Toutes les barrières à l’entrée ne peuvent être levées par le législateur. La dérégulation aérienne a fini en oligopole de quatre transporteurs. La maladie des coûts sous-estime ce que le numérique peut faire à l’éducation ou au diagnostic médical : les gains de productivité des services ne sont pas nuls par essence, seulement plus lents.

Pour le prospérisme, Baumol est un chaînon manquant : Olson explique pourquoi les rentes survivent. Baumol explique pourquoi les entrepreneurs finissent par les rechercher.

Ainsi, la démonstration de William Baumol, fils du Bronx recalé au City College, est sans égale.

Les sociétés ont toujours les entrepreneurs qu’elles récompensent et les dépenses que leur prospérité rend possibles.

Reste alors une question bien actuelle pour notre pays:

Nos institutions rémunèrent-elles davantage la création de richesse… ou l’invention de nouveaux moyens de la capter ?

Paul Corey