Lire le livre

Sammy Davis Jr.

Noir, juif et borgne

Sammy Davis Jr.

Sur les parcours de golf, on lui demandait son handicap. Il répondait : « Je suis un Noir, juif et borgne. » L’Amérique lui en a fait payer chaque mot.

Samuel George Davis Jr. naît le 8 décembre 1925 à Harlem, d’un père danseur de vaudeville et d’une mère portoricaine, danseuse elle aussi. Le vaudeville est alors le grand divertissement populaire américain : des tournées de ville en ville, jusqu’à 40 semaines par an, où s’enchaînent claquettes, chanteurs et comiques.

Les artistes noirs sont cantonnés au circuit TOBA, que ses propres vedettes surnomment « Tough On Black Asses » tant les conditions y sont dures.

À trois ans, Sammy monte sur scène avec le Will Mastin Trio, le numéro de claquettes de son père. Il grandit dans les trains de nuit, les pensions, les coulisses. À sept ans, il tourne son premier film, Rufus Jones for President (1933). Il ne mettra jamais les pieds dans une école. Quand le cinéma parlant tue le vaudeville dans les années 1930, le trio survit en se reconvertissant dans les night-clubs.

Ce monde clos le protège du racisme : son père le lui cache. En 1943, l’armée brise la bulle.

Affecté dans une unité intégrée, il subit les brimades de soldats blancs : nez cassé à plusieurs reprises, peinture blanche sur le corps, humiliations quotidiennes. Il découvre que le talent est sa seule arme. Démobilisé, il rejoint le trio familial. En mars 1951, un triomphe au Ciro’s de Hollywood, après la soirée des Oscars, le propulse vers le sommet.

Le 19 novembre 1954, sa voiture s’écrase près de San Bernardino. Il perd l’œil gauche. Sur son lit d’hôpital, il médite sur le destin partagé des Noirs et des Juifs, deux peuples persécutés. Il se convertit au judaïsme. Le borgne remonte sur scène deux mois plus tard, avec un bandeau, devant un public debout.

À Las Vegas, il remplit les salles du Strip mais ne peut ni dormir dans les hôtels, ni jouer aux tables, ni entrer par la grande porte. Membre du Rat Pack avec Franck Sinatra et Dean Martin, il tourne Ocean’s Eleven en 1960 dans des casinos qui lui refusent une chambre. Sinatra impose sa présence. Davis contribue à faire tomber la ségrégation du Strip.

En 1957, sa liaison avec Kim Novak affole la Columbia. Harry Cohn, fondateur et patron du studio depuis 1919, règne par l’intimidation : bureau calqué sur celui de Mussolini, micros dans les loges, liens documentés avec la mafia de Chicago. Novak est sa création, fabriquée pour remplacer Rita Hayworth.

Mais une liaison avec un Noir menace sa valeur dans le Sud ségrégué. Cohn mobilise ses contacts mafieux : menaces sur l’œil restant de Davis. Celui-ci épouse précipitamment une danseuse noire, mariage arrangé dissous en un an.

En novembre 1960, il épouse l’actrice suédoise May Britt. Le mariage interracial est alors illégal dans 31 États. Menaces de mort, courriers haineux.

En janvier 1961, Kennedy le raye du gala de son investiture.

En mars 1965, il rejoint pourtant Selma, Alabama, où les Noirs réclament un droit de vote que tests truqués et intimidations leur confisquent. Le 7 mars, la police a chargé les marcheurs à la matraque sur le pont Edmund Pettus : le « Bloody Sunday » choque l’Amérique.

La marche finale, protégée par l’armée fédérale, réunit 25 000 personnes derrière Martin Luther King — Davis, Belafonte, Bennett en tête de cortège, en plein territoire du Klan. Cinq mois plus tard, le Voting Rights Act est voté.

Davis finance King et lève des millions pour le mouvement.

Puis, en août 1972, il enlace Richard Nixon devant les caméras de la convention républicaine. Quelques semaines plus tard, à la Black Expo de Chicago — le congrès de PUSH, l’organisation fondée par Jesse Jackson pour l’émancipation économique des Noirs, la salle le hue. Jackson le défend au micro. Davis, en larmes, retourne partiellement le public en chantant « I’ve Gotta Be Me ». La même année, « The Candy Man » est numéro un du Billboard.

L’homme de Selma est devenu, aux yeux des siens, l’homme de Nixon.

Il gagne environ 50 millions de dollars dans sa carrière et dépense tout : bijoux, cocaïne, jeu, entourage. Atteint d’un cancer de la gorge, il refuse la laryngectomie qui l’aurait sauvé pour garder sa voix.

Il meurt le 16 mai 1990, à 64 ans, devant plus de 5 millions de dollars au fisc. Ce soir-là, les néons du Strip s’éteignent dix minutes.

Ainsi, Sammy Davis Jr. a forcé toutes les portes de l’Amérique — scènes, casinos, mariages, synagogues — sans jamais obtenir qu’elle l’accepte entier : trop noir pour les uns, trop blanc pour les autres, mort insolvable après avoir tout payé.

Paul Corey