Fiedrich List (2/2)
Et si Adam Smith avait pu lire Friedrich List ?

La rencontre était impossible de onze mois. Smith meurt à Édimbourg en juillet 1790 ; List vient de naître à Reutlingen, en août 1789. Le père du libre-échange n’a jamais su qu’un fils de tanneur souabe passerait sa vie à le contredire. L’exercice mérite pourtant d’être tenté, car le scénario est moins évident qu’on ne croit.
L’ironie veut que le grand duel du libre-échange oppose un Souabe (région historique du sud-ouest de l’Allemagne, autour de Stuttgart, entre Forêt-Noire et Bavière) à un Écossais: les deux peuples d’Europe les plus réputés pour compter deux fois leur monnaie !
Première surprise : Smith ne serait pas totalement dépaysé. Dans le livre V de La Richesse des nations, il confie déjà trois devoirs à l’État : défendre le pays, rendre la justice, et bâtir ce que le marché ne bâtira jamais — les routes, les ponts, les canaux, les écoles. Or c’est précisément sur ce troisième devoir que List construit sa théorie : ses « forces productives » — l’éducation, les institutions, les infrastructures — ne font que l’élargir. Sur l’État bâtisseur, les deux hommes ne sont pas en désaccord ; List va simplement plus loin.
Deuxième surprise : Smith a lui-même ouvert la brèche. Il défend les Actes de navigation, pourtant protectionnistes, au motif que la défense importe plus que l’opulence. Il admet des représailles douanières temporaires. Il concède qu’un tarif peut accélérer la naissance d’une industrie, tout en jugeant le prix trop élevé. List s’engouffre exactement dans cette concession : et si le prix, pour une nation en retard, était inférieur au gain ?
Car List tient une carte que Smith ne peut pas ignorer : l’histoire de l’Angleterre elle-même. Elle s’est industrialisée derrière deux siècles de tarifs, de monopoles et de lois maritimes, avant de prêcher le libre-échange au monde. List l’accuse de repousser l’échelle après y être montée. Smith, qui a consacré un quart de son livre à démolir précisément ce mercantilisme anglais, répondrait que l’Angleterre a prospéré malgré la protection, pas grâce à elle.
Le débat empirique reste, aujourd’hui encore, exactement là.
Le vrai désaccord est ailleurs, et il est philosophique.
Smith pense en allocation : le capital, laissé libre, trouve seul son meilleur emploi. List pense en apprentissage : une nation acquiert des capacités comme un enfant, par protection d’abord, par émancipation ensuite. Smith raisonne sur un instant, List sur une génération.
L’un optimise l’existant, l’autre construit l’inexistant.
Mais le plus troublant est leur accord sur la destination. List n’a jamais prôné la protection permanente : son protectionnisme est « éducateur », donc transitoire, et le libre-échange demeure l’horizon des nations adultes.
Smith, symétriquement, recommande de démanteler les protections lentement, pour ne pas briser les industries qui en vivent. Les deux hommes décrivent la même route. Ils ne se disputent que sur les étapes du voyage.
Le “protectionnisme éducateur” de List ne produit des résultats que lorsque trois conditions sont réunies : des effets d’apprentissage, qui permettent aux coûts de diminuer avec l’expérience ; des effets d’échelle ; et des retombées positives sur le reste de l’économie. L’automobile, les semi-conducteurs, la construction navale ou l’aéronautique répondent à ces critères, ce qui explique les succès du Japon et de la Corée du Sud.
À l’inverse, lorsqu’un secteur tire principalement son avantage de ressources naturelles, comme le pétrole, les minerais ou les terres agricoles, la protection ne crée pas de nouvelles capacités productives : elle génère avant tout une rente.
Le cas de la sidérurgie illustre cette distinction. Bien que dépendante du minerai de fer, cette industrie repose aujourd’hui davantage sur les économies d’échelle, la maîtrise des procédés et l’accumulation de savoir-faire. La réussite de la Corée du Sud, dépourvue de ressources minières mais devenue l’un des leaders mondiaux de l’acier avec POSCO, en est la démonstration.
Enfin, l’expérience historique montre qu’une quatrième condition est indispensable : la protection doit être temporaire et conditionnée à des résultats. La Corée du Sud liait son soutien public aux performances à l’exportation ; les entreprises qui échouaient perdaient leurs avantages. À l’inverse, plusieurs pays d’Amérique latine ont maintenu pendant des décennies des industries durablement protégées sans exiger de gains de compétitivité.
La théorie de List est ainsi non seulement spécifique à certaines industries, mais aussi à la qualité des institutions qui mettent en œuvre cette protection.
Noter que le protectionnisme de Donald Trump n’est pas vraiment celui de Friedrich List. List défendait un protectionnisme éducateur, temporaire et ciblé sur les industries capables d’apprendre et de devenir compétitives. Trump pratique plutôt un protectionnisme de puissance : il utilise les droits de douane pour préserver l’industrie américaine, sécuriser les secteurs stratégiques, protéger l’emploi et renforcer son rapport de force face à la Chine. L’objectif n’est plus de faire émerger une industrie, mais de maintenir la suprématie d’une puissance déjà établie.
Entre Smith et List, l’histoire a tranché à sa manière ironique. Les nations qui ont rattrapé l’Angleterre: l’Allemagne, le Japon, la Corée, la Chine… ont suivi List pour grandir, puis invoqué Smith une fois grandes. Chacun avait raison pour moitié du temps. Trump ajout un troisième cas de figure plus politique qu’économique.
Ainsi, Smith lisant List n’aurait sans doute pas crié à l’hérésie mais à l’impatience : le Souabe voulait obtenir par décret en une génération ce que l’Écossais aurait accepté d’attendre plus longtemp…
Paul Corey