Lire le livre

Friedrich List (1/2)

Le complément utile que Smith n'a jamais connu ...

Friedrich List (1/2)

Le théoricien qui a armé l’Allemagne, le Japon et la Chine contre le libre-échange est mort ruiné, méconnu, d’une balle qu’il s’est tirée.

Friedrich List naît le 6 août 1789 à Reutlingen, dans une Allemagne alors morcelée en dizaines d’États, chacun avec ses douanes et sa monnaie. Son père, tanneur, le retire de l’école à 14 ans pour travailler les peaux. Le jeune homme se forme seul, entre dans l’administration du Wurtemberg et gravit tous les échelons. En 1817, à 28 ans, il obtient sans diplôme universitaire une chaire de sciences politiques à Tübingen.

Sa carrière bascule quand il passe des idées à l’action. En 1819, il fonde la Société allemande d’industrie et de commerce, qui réclame la suppression des douanes intérieures étranglant le commerce allemand. Élu député en 1820, il pousse des réformes de l’administration et de la justice qui déplaisent au roi. Le 6 avril 1822, il est condamné à dix mois de forteresse. Il fuit, erre deux ans entre Bade, Alsace et Suisse, puis revient en 1824 en comptant sur la clémence royale. On l’enferme à Asperg. Après cinq mois, il est gracié à une condition : l’exil définitif.

L’Amérique fait de ce proscrit un homme riche. Débarqué à New York en juin 1825 avec le parrainage de Lafayette, il échoue d’abord comme fermier, puis devient journaliste à Reading, en Pennsylvanie. En 1827, il découvre lors d’une promenade un gisement de houille, monte une société au capital de 700 000 dollars et fait construire un chemin de fer pour évacuer le charbon — ce qui fait de lui l’un des pionniers du rail américain. La même année, ses Outlines of American Political Economy posent les bases de sa doctrine protectionniste.

Devenu citoyen américain, il rentre en Allemagne comme consul des États-Unis à Leipzig. Son mémoire de 1833 en faveur d’un réseau ferré allemand centré sur Leipzig déclenche la construction de la première grande ligne du pays, Leipzig-Dresde, achevée en 1839. Mais les banquiers qui financent le projet l’en écartent une fois ses plans livrés : il touche 2 000 thalers et n’est pas convié à l’inauguration. La panique financière de 1837 engloutit au même moment sa fortune américaine.

C’est dans cette précarité qu’il écrit son grand œuvre. Le Système national d’économie politique, publié en 1841, attaque frontalement Adam Smith et Ricardo : le libre-échange universel ne profite qu’à l’Angleterre, déjà industrialisée. Une nation industriellement jeune doit protéger temporairement ses industries naissantes, le temps qu’elles apprennent à rivaliser.. d’où le nom de « protectionnisme éducateur ».

Car la vraie richesse d’un pays ne réside pas dans ses stocks de marchandises, mais dans ses « forces productives » : l’éducation, les institutions, les infrastructures.

Le livre connaît trois éditions en trois ans.

Le succès des idées ne nourrit pas leur auteur. Le Zollverein, l’union douanière qu’il réclamait depuis 1819, naît en 1834 sans qu’il en tire un poste, ni un revenu. En 1845, les conférences de Karlsruhe rejettent presque toutes ses propositions douanières. En 1846, son éditeur Cotta abandonne son journal, et son mémoire londonien proposant une alliance commerciale anglo-allemande est refusé.

Le 30 novembre 1846, à Kufstein, ruiné, malade, épuisé, Friedrich se tue d’un coup de pistolet. Il a 57 ans.

La revanche est posthume, et considérable.

Dès 1863, un monument s’élève devant l’université de Tübingen, celle-là même qui l’avait vu partir en paria.

L’Allemagne de Bismarck adopte les tarifs protecteurs en 1879 et devient la première puissance industrielle du continent. Au XXe siècle, le Japon de Meiji, la Corée du Sud, Taïwan puis la Chine appliquent sa recette: protéger, éduquer, équiper, puis s’ouvrir… bien plus fidèlement que celle de Smith.

Les économistes du développement l’ont ressuscité. En 2002, le Sud-Coréen Ha-Joon Chang, professeur à Cambridge, publie Kicking Away the Ladder — le titre est emprunté à List lui-même, qui accusait l’Angleterre de « repousser l’échelle » par laquelle elle était montée, pour empêcher les autres de grimper.

Chang y démontre, statistiques douanières à l’appui, que presque tous les pays riches — Angleterre, États-Unis, Allemagne, Japon — se sont industrialisés derrière des tarifs élevés avant de prêcher le libre-échange aux pauvres.

Le Norvégien Erik Reinert prolonge la charge en 2007 dans How Rich Countries Got Rich… and Why Poor Countries Stay Poor, où List figure en référence centrale contre le consensus de Washington.

Deux siècles après sa mort, le proscrit de Reutlingen est devenu l’arme théorique des pays qui refusent les recettes du FMI.

Ainsi, Friedrich List a perdu toutes ses batailles de son vivant: la prison, l’exil, la ruine, l’oubli… et gagné toutes ses guerres après sa mort : de Leipzig à Séoul, c’est sa recette, et non celle de Smith, qui a industrialisé les nations en retard.

Paul Corey