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Transition énergétique : pourquoi la France dort-elle sur son avantage ?

Édito WOW! · 30 août 2026

Transition énergétique : pourquoi la France dort-elle sur son avantage ?

En 2025, la France a exporté 92,3 térawattheures d’électricité décarbonée. La même année, elle a payé 45,8 milliards d’euros pour importer du pétrole et du gaz. L’un des pays les mieux placés au monde pour électrifier ses usages est aussi l’un de ceux qui s’y résout le plus lentement.

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L’affirmation revient dans chaque débat climatique, et elle n’est pas absurde. La France aurait fait sa part. Les chiffres semblent lui donner raison. En 2025, l’intensité carbone de sa production électrique est tombée à 19,6 grammes de CO2 équivalent par kilowattheure selon le bilan électrique de RTE, deuxième rang européen derrière la Norvège. Près de 95,2 % de l’électricité produite dans l’Hexagone est décarbonée. Les émissions territoriales, estimées à 363,7 millions de tonnes par le Citepa, atteignent leur plus bas niveau depuis 1990. Le constat est exact. Mais il est partiel.

L’électricité ne pèse qu’un quart environ de l’énergie finale consommée en France.

Les fossiles en fournissent encore 56 à 58 %. Le quart accompli relevait de la décarbonation décrétable, celle qu’une décision d’État, un opérateur unique et vingt-cinq ans de chantier pouvaient régler.

Les trois quarts restants relèvent de la décarbonation consentie, celle qui dépend de trente millions d’arbitrages privés. Une chaudière. Une voiture. Un four industriel. La transition change de nature, et l’État qui l’a conduite hier ne dispose plus des mêmes leviers.

Le plan Messmer est annoncé le 6 mars 1974, cinq mois après le premier choc pétrolier. Son objectif est stratégique avant d’être climatique : cesser de dépendre du brut importé.

Quarante-huit réacteurs sont raccordés au réseau entre 1978 et 1990, cinquante-huit au total jusqu’en 1999. Le bénéfice climatique de cette décision fut un effet secondaire. Spectaculaire, mais non recherché.

Voilà ce que la formule « on a fait le job » escamote : ce job n’a pas été accompli au nom du climat, et il n’a pas été accompli par la génération qui s’en réclame.

Les ordres de grandeur sont écrasants. 19,6 grammes en France, environ 328 en Allemagne, près de 178 en moyenne dans l’Union européenne. Conséquence directe : l’électricité ne pèse que 5 % de l’empreinte carbone d’un Français, contre environ 20 % en Allemagne, en Espagne et dans la moyenne européenne. En 2025, les exportations françaises ont évité 27 millions de tonnes de CO2 chez les voisins, dont la moitié en Italie.

Mais un héritage se déprécie. Le devis des six premiers EPR2 est passé de 51,7 milliards d’euros en 2022 à 72,8 milliards fin 2025, quarante pour cent de hausse avant le premier béton définitif, désormais attendu en 2029. La mise en service de Penly a glissé de 2035 à 2038. La décision finale d’investissement, espérée fin 2026, reste suspendue à l’instruction bruxelloise sur les aides d’État.

Maintenir l’avantage coûtera plus cher que l’acquérir. Un pays qui a fait le job en 1974 n’a pas encore fait le sien fin 2026.

La décélération est le fait le plus préoccupant du bilan français. Les émissions territoriales ont reculé de 6,8 % en 2023, de 1,8 % en 2024, de 1,5 % en 2025. La trajectoire officielle suppose un rythme de l’ordre de 5 % par an d’ici 2030. Le pays ralentit à l’instant précis où il devrait accélérer.La raison est structurelle. Ce qui restait à décarboner après l’électricité est diffus.

Le transport routier a émis 117 millions de tonnes en 2024, près d’un tiers du total national. Le chauffage des bâtiments, 47 millions. Aucune décision centrale ne produira ce résultat : il faut remplacer des équipements détenus par des ménages et des entreprises.

Depuis 1990, les émissions intérieures ont baissé de 34 %, tandis que celles associées aux importations progressaient de 2 %. L’empreinte totale recule donc de 20 %. La délocalisation a bien joué, surtout entre 1995 et 2005, mais elle n’explique pas le résultat. Reste un fait que la tendance masque : la moitié de l’empreinte française se produit désormais hors de France.

Le troisième obstacle est le stock. Les voitures électriques ont représenté 20 % des ventes neuves en 2025, contre 16,6 % en 2024 et moins de 2 % en 2017. La progression est réelle et rapide. Mais les émissions viennent du parc en circulation, près de quarante millions de voitures, quand les ventes annuelles plafonnent à 1,6 million. Entre le flux et le stock, il y a une décennie.

L’argument de l’euro marginal mérite d’être pris au sérieux, car il est économiquement fondé.

Une tonne de CO2 évitée produit le même effet climatique où qu’elle le soit. Les émissions mondiales de CO2 fossile ont atteint un record de 38,1 milliards de tonnes en 2025. Dans cet ensemble, la France pèse moins de 1 %.

Décarboner davantage un kilowattheure déjà à 19,6 grammes relève de l’arithmétique impossible : il ne reste presque rien à retirer. Le même euro consacré à fermer une centrale au charbon ailleurs évite un ordre de grandeur supérieur de CO2. La France le pratique déjà, à hauteur de 7,2 milliards d’euros de financements climat aux pays en développement en 2024.

Le rendement marginal d’un euro investi dans la décarbonation supplémentaire de la production électrique française est faible. Il ne dit rien du rendement d’un euro investi dans les usages.

Confondre les deux transforme un constat sectoriel exact en dispense générale. Si l’électricité française est à 19,6 grammes, alors chaque usage fossile qu’on lui transfère produit un gain considérable.

Les facteurs d’émission de l’ADEME sont sans ambiguïté. Une chaudière au gaz émet 227 grammes de CO2 par kilowattheure, une chaudière au fioul 324. Une pompe à chaleur alimentée par le réseau français se situe entre 20 et 26 grammes par kilowattheure de chaleur utile. Le rapport est de un à dix.

Même alimentée par une électricité beaucoup plus carbonée, comme en Allemagne, une pompe à chaleur conserve généralement un avantage sur les chaudières fossiles.

Mais c’est en France que cet avantage devient exceptionnel.

Le raisonnement vaut également pour la voiture électrique et pour de nombreux usages industriels aujourd’hui alimentés par des combustibles fossiles.

Voilà l’avantage dormant de la France. Elle dispose d’une électricité presque entièrement décarbonée avant d’avoir électrifié son économie.

L’Allemagne doit encore décarboner son réseau en même temps qu’elle électrifie ses usages. La France a déjà franchi ce basculement : chaque chaudière, chaque véhicule qu’elle bascule vers l’électricité transforme immédiatement cet héritage en réduction d’émissions. Et pourtant, elle ne s’en sert pas assez. L’avantage dort.

Le gouvernement l’a admis en présentant, le 23 avril 2026, son plan « Électrifions la France » : vingt-deux mesures, un million de pompes à chaleur installées par an en 2030 contre environ 180 000 unités résidentielles vendues en 2025, fin des chaudières à gaz dans les permis de construire déposés à partir du 1er janvier 2027, aides à la rénovation conditionnées à l’abandon du chauffage fossile dès septembre 2026.

Le diagnostic est juste. Il arrive au moment où l’Europe, elle, lève le pied : le 16 décembre 2025, la Commission a proposé de remplacer l’objectif de 100 % de réduction des émissions des voitures neuves en 2035 par un objectif de 90 %, texte encore soumis au Parlement et au Conseil.

France Stratégie avait posé le problème dès mai 2023. Le rapport de Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz avertissait que la décennie à venir devrait porter l’effort que trois décennies avaient peiné à produire. Il chiffrait à 66 milliards d’euros par an l’investissement supplémentaire requis d’ici 2030. Trois ans plus tard, le rythme de baisse des émissions s’est ralenti. Il a été divisé par plus de quatre.

Le débat français oppose ceux qui veulent dépenser plus à ceux qui veulent dépenser moins, quand la question pertinente est de savoir où.

Dans un pays dont la dette publique atteint 117,5 % du PIB au premier trimestre 2026, ces 66 milliards annuels ne seront pas mobilisés intégralement. Il faudra donc classer les dépenses par tonne évitée, exercice que l’administration pratique peu et publie encore moins.

Appliqué honnêtement, ce critère donne un ordre inattendu.

Remplacer un chauffage fossile par une pompe à chaleur, sur un réseau à 19,6 grammes, figure parmi les gestes les plus efficaces en tonnes évitées par euro.

Ajouter des capacités décarbonées supplémentaires dans un mix déjà décarboné à 95 % offre un rendement climatique marginal plus faible, d’autant que 3 térawattheures d’éolien et de solaire ont dû être modulés en 2025 lors d’épisodes de prix négatifs.

Produire une électricité propre que personne ne consomme n’évite rien.

Le renouvellement du parc nucléaire relève d’une autre catégorie : il conditionne toutes les autres politiques. Si les réacteurs des années 1980 ne sont pas remplacés, l’avantage disparaît et le raisonnement s’inverse. La France redeviendrait un pays où l’électrification perd une grande partie de son avantage climatique.

Le devis de 72,8 milliards, la mise en service repoussée à 2038 et l’instruction bruxelloise en cours dépassent donc largement la question industrielle. Ce sont les variables dont dépend la valeur climatique de tout le reste.

L’argument de l’efficacité mondiale mérite réflexion. Une tonne évitée en Inde vaut climatiquement autant qu’une tonne évitée en Bretagne, mais elle y coûte souvent bien moins cher. Beaucoup imaginent que ce constat clôt le dossier français. En réalité, il l’ouvre.

Si la France juge que son argent serait mieux employé ailleurs, elle doit y envoyer cet argent. Ses 7,2 milliards annuels de financements climat représentent à peine plus d’un dixième de l’effort d’investissement évalué par France Stratégie pour son propre territoire.

Reste le fond. La France a décarboné son électricité avant que le mot n’existe, pour des raisons de souveraineté et non de climat. C’est un fait, et il devrait dispenser les Français d’une culpabilité qu’on leur adresse souvent à tort.

Mais un héritage ne vaut pas quitus. La formule exacte serait celle-ci : nous avons fait la part la plus difficile à décider et la plus simple à exécuter. Reste celle qui est facile à décider et presque impossible à exécuter, celle qui se joue dans trente millions de garages et de chaufferies.

Personne ne la fera à notre place. Et personne ne peut aisément la décréter.

En 2026, la question n’est plus de savoir comment décarboner notre électricité. Elle est de savoir brancherons le pays dessus.

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Paul Corey