Friedrich Hayek
Keynes avait gagné l’après-guerre. La stagflation rendit à Hayek le débat qu’il avait perdu quarante ans plus tôt.

Il perdit tous ses combats économiques de son vivant. Il mourut en 1992 comme la référence intellectuelle de ceux qui gouvernaient l’Occident.
Né le 8 mai 1899 à Vienne, dans la petite noblesse de fonction autrichienne. Son père August Hayek est médecin municipal et botaniste, frustré de n’avoir jamais obtenu la chaire dont il rêvait. Son grand-père maternel, Franz von Juraschek, statisticien, fréquente les fondateurs de l’école autrichienne d’économie. Ludwig Wittgenstein, futur géant de la philosophie du langage, est son cousin éloigné.
En 1917, à dix-huit ans, il part comme officier d’artillerie sur le front italien du Piave. Il en revient sourd d’une oreille.
Il rentre dans une Vienne où la monnaie s’effondre. Doctorat de droit en 1921, de sciences politiques en 1923. Il est alors vaguement socialiste, comme toute sa génération. La lecture de Die Gemeinwirtschaft (1922) de Ludwig von Mises, chef de file de l’école autrichienne et démonstrateur de l’impossibilité du calcul économique en régime socialiste, le retourne.
Il travaille sous ses ordres à l’office de règlement des dettes de guerre, puis dirige à partir de 1927 l’Institut autrichien de recherche sur les cycles.
En 1931, Lionel Robbins, patron du département d’économie de la London School of Economics et adversaire déclaré de Cambridge, le fait venir à Londres pour quatre conférences. Elles deviennent Prices and Production. Robbins le recrute aussitôt : Hayek doit être l’arme intellectuelle contre Keynes.
Le duel s’engage. Keynes qualifie le livre de l’une des plus effroyables confusions qu’il ait lues. En mars 1932, Piero Sraffa, économiste italien réfugié à Cambridge, le démolit méthodiquement dans l’Economic Journal.
Hayek perd. Quand paraît la General Theory en février 1936, il n’écrit pas la recension qu’on attend de lui. Il le regrettera toute sa vie. Le monde académique passe au keynésianisme et l’oublie.
Cette même année 1936, il donne pourtant sa conférence la plus importante, « Economics and Knowledge », prolongée en septembre 1945 par « The Use of Knowledge in Society ». C’est là que se joue son véritable apport.
L’argument est simple et dévastateur. Le savoir nécessaire à une économie n’existe nulle part sous forme concentrée : il est dispersé entre des millions de têtes, fait de circonstances locales, de tours de main, d’informations fugaces qu’aucun bureau ne peut collecter. Quelque part, l’étain devient rare. Le prix monte. Des milliers d’utilisateurs économisent l’étain sans savoir pourquoi. Le marché n’est pas un mécanisme d’allocation : c’est un système de télécommunication.
Planifier revient à le débrancher.
Le 18 septembre 1944, l’université de Chicago publie The Road to Serfdom. Les 2 000 exemplaires du premier tirage partent immédiatement, 30 000 en six mois. En avril 1945, le Reader’s Digest en occupe ses vingt premières pages : environ huit millions de lecteurs américains. Hayek, dont l’éditeur a cédé les droits pour rien, ne touche pas un cent.
Isaiah Berlin, philosophe libéral d’Oxford, écrit qu’il subit l’affreux docteur Hayek. Le livre le rend célèbre mais le disqualifie comme économiste.
En avril 1947, il réunit trente-neuf personnes pendant dix jours à l’hôtel du Parc, au Mont-Pèlerin, au-dessus du Léman. Von Mises, Milton Friedman, George Stigler, Karl Popper, Maurice Allais, Wilhelm Röpke. Aucun poste, aucun pouvoir, aucun budget. Une société de discussion, dont il assurera la présidence de 1948 à 1960.
Le pari est explicite : les idées mettent une génération à atteindre les gouvernements, il faut donc commencer par les intellectuels.
En 1950, il quitte sa femme pour une cousine d’enfance, va divorcer en Arkansas, et perd l’amitié de Robbins pour douze ans.
Chicago le recueille mais au Comité de la pensée sociale, pas au département d’économie. Son salaire est versé par le Volker Fund, fondation privée conservatrice. L’université de Chicago ne veut pas le payer.
Hayek publie The Constitution of Liberty en 1960, part pour Fribourg-en-Brisgau en 1962, traverse deux longues dépressions, se croit fini.
Puis la stagflation. En octobre 1974, le Nobel lui est décerné, partagé avec Gunnar Myrdal, économiste social-démocrate suédois qui réclamera plus tard la suppression du prix. Hayek a soixante-quinze ans.
En 1975, Margaret Thatcher sort de son sac The Constitution of Liberty et le claque sur la table : « Voilà ce que nous croyons. » L’anecdote est peut-être arrangée. Elle dit l’essentiel : trente ans après, Hayek est devenu fondation de la pensée économique moderne.
Ainsi, Hayek aura consacré sa vie à démontrer qu’aucun esprit ne peut embrasser ce que savent les autres et sera devenu, à l’âge où l’on n’attend plus rien, le seul économiste dont un chef de gouvernement ait jamais brandi le livre en guise de programme.
Paul Corey