Arcom et influenceurs : qui régule encore la campagne présidentielle ?
Édito WOW! · 29 août 2026

Le régulateur chronomètre à la seconde les journaux télévisés. Pendant ce temps, les environnements algorithmiques sont devenus le principal canal d’accès à l’information pour 44 % des Français. L’Arcom a énoncé ce chiffre elle-même, le 19 mai. Le compteur tourne toujours dans une salle que le public est en train de quitter.
Le 28 juillet, sur Sud Radio, le président de l’Autorité a annoncé un regard nouveau sur les créateurs de contenu à très forte audience pendant la campagne présidentielle. La déclaration prolonge le projet stratégique 2026-2028, présenté trois mois plus tôt, qui range explicitement les influenceurs parmi les nouveaux acteurs à encadrer.
Ce qui a changé tient au calendrier. Le premier tour de la présidentielle est fixé au 18 avril 2027, et dès le 1er octobre les règles de propagande électorale entrent en vigueur dans les médias. Une régulation orpheline s’installe : un dispositif complet, rigoureux, appliqué à un territoire dont une partie croissante du public s’est déplacée.
L’architecture héritée de 1986 repose sur un échange.
L’État attribue une ressource publique rare, la fréquence hertzienne. Il exige en retour honnêteté, pluralisme, diversité. L’équilibre fonctionnait comme la contrepartie d’un privilège, et cette cohérence tenait à une donnée matérielle simple : l’information circulait par un petit nombre de portes étroites, toutes titulaires d’une autorisation. Ces portes ont disparu.
Un créateur de contenu, lui, ne reçoit rien de l’État. Ni fréquence, ni autorisation, ni convention. Lui appliquer le régime audiovisuel installerait une contrepartie sans privilège, une dette sans créance.
S’ajoute la difficulté de définition. Qu’est-ce qu’un grand influenceur ? Un seuil d’abonnés, de vues, d’heures de visionnage ? Sur quelle plateforme et sur quelle période ? Un mois après l’annonce, aucun chiffre n’a été avancé.
Un seuil suppose un chiffre. Ce chiffre appartient à la plateforme, qui le calcule, le révise et peut en changer la définition du jour au lendemain. Le statut juridique d’un citoyen dépendrait donc d’un compteur que l’État ne contrôle pas. À neuf cent mille abonnés, le créateur reste libre. À un million, il devient un média. Le juge administratif tranchera ces frontières une par une.
L’asymétrie demeure pourtant flagrante. Un éditorialiste de chaîne d’information est décompté à la seconde et rattaché à un courant de pensée. Un créateur qui diffuse un entretien de deux heures avec un candidat devant une audience équivalente échappe aux règles de temps de parole applicables aux radios et aux télévisions.
Et la frontière devient floue. France Télévisions travaille depuis plusieurs années avec HugoDécrypte, suivi par des millions de personnes sur les réseaux sociaux. TF1 a coproduit avec le vidéaste Gaspard G une série d’entretiens politiques diffusée à partir d’avril. Même invité, même contenu : régime exigeant sur l’antenne, aucun sur la chaîne du créateur.
L’entourage d’un candidat le résumait à l’AFP en mai dernier : un soutien de créateur pèse désormais plus qu’un député.
Certains voudraient que l’autorité de régulation dispose des moyens de son ambition. En réalité, l’Arcom fonctionne avec un budget d’environ cinquante millions d’euros et un plafond de 378 emplois. Elle a obtenu une vingtaine de postes depuis 2022 et en réclame une trentaine d’ici 2028.
Sa délibération du 17 juillet 2024, adoptée après la jurisprudence du Conseil d’État de février 2024, a étendu le contrôle du pluralisme au-delà des seuls temps de parole des personnalités politiques. Il aura fallu près de deux ans pour qu’elle produise ses premiers effets, avec deux mises en demeure en juin 2026, l’une visant une chaîne privée d’information, l’autre les antennes du service public.
Surveiller quatre chaînes d’information mobilise déjà la doctrine et le contentieux du régulateur. Étendre ce contrôle à des dizaines de milliers de comptes avec les moyens actuels produirait de l’affichage, avec des polémiques et des différents judiciaires en séries.
Et les affichages non tenus abîment davantage l’autorité qui les émet que l’absence de règle.
Quatre situations internationales éclairent le débat.
En Roumanie, le 6 décembre 2024, la Cour constitutionnelle a annulé l’intégralité du processus présidentiel. Les documents déclassifiés décrivaient une campagne coordonnée sur TikTok, appuyée sur des créateurs chargés de promouvoir un candidat. Les investigations ultérieures ont établi que l’argent venait en partie de l’intérieur du pays. L’élection fut annulée et le pays privé de scrutin pendant près de cinq mois, faute de pouvoir établir qui avait payé quoi.
Le Royaume-Uni fait coexister les deux régimes sans les relier. L’Ofcom impose l’impartialité aux chaînes et aux radios, et applique par ailleurs aux plateformes un Online Safety Act qui les oblige à évaluer leurs risques et à tenir leurs propres règles, sans jamais donner au régulateur le pouvoir d’ordonner le retrait d’un contenu particulier. Le seul angle électoral du texte vise l’ingérence étrangère. Londres pouvait étendre l’impartialité aux créateurs. Le législateur s’en est abstenu.
L’Union européenne a construit deux leviers. Aucun ne s’adresse au locuteur. Le règlement sur la publicité politique, applicable depuis le 10 octobre 2025, exige que chaque annonce indique qui la finance, à quel scrutin elle se rattache et si elle repose sur un ciblage fondé sur des données personnelles. Le règlement sur les services numériques, le DSA, oblige les très grandes plateformes à évaluer et à atténuer les risques systémiques pesant sur les processus électoraux.
L’effet du premier texte dépasse ce que ses auteurs attendaient. Google a suspendu la publicité politique dans l’Union dès novembre 2024, Meta a fermé la sienne en octobre 2025, l’une et l’autre invoquant des exigences irréalisables. L’obligation de transparence a vidé le marché qu’elle voulait éclairer.
Le second a déjà servi, sur le cas même qui nourrit toutes les inquiétudes. Onze jours après l’annulation du scrutin roumain, la Commission ouvrait une procédure contre TikTok. Une campagne conduite par des créateurs rémunérés, et Bruxelles est allée frapper à la porte de la plateforme.
Aux États-Unis, les deux partis ont accrédité en 2024 des créateurs comme ils accréditaient des journalistes, plus de deux cents chez les démocrates, plus de soixante-dix chez les républicains. Le droit fédéral était allé plus loin avant eux.
L’exemption qui dispense les journaux de toute déclaration électorale couvre les publications en ligne, accréditées ou non, et l’activité non rémunérée des particuliers relève d’une exception distincte. Un créateur américain peut donc consacrer chaque vidéo à un candidat sans rien déclarer, exactement comme un journal publiant un éditorial. Qu’il paie pour placer ce message ailleurs, et l’obligation apparaît. L’argent déclenche la règle, jamais l’opinion.
Quatre situations, une même philosophie. L’obligation s’accroche au financement ou à la plateforme, jamais à la parole.
L’Arcom exerce en France la fonction de coordinateur national pour les services numériques. Le levier existe déjà. La Commission européenne en a démontré l’effectivité. Le 5 décembre 2025, elle a infligé à X une amende de 120 millions d’euros, première décision de non-conformité prise au titre du DSA. En juillet 2026, elle a accepté le plan d’action correctif présenté par la plateforme concernant notamment son registre publicitaire et l’accès des chercheurs aux données.
Une stratégie réaliste et tenable repose donc sur trois piliers. La traçabilité : savoir qui a payé, combien et pour quel message. La responsabilisation des plateformes : leur demander de rendre compte des mécanismes qui amplifient certaines publications et des risques qu’ils font peser sur le processus électoral, sans les ériger en juges de l’opinion acceptable. La transparence des accords, entre créateurs, partis, candidats et groupes audiovisuels, puisque la coproduction politique s’est installée comme une pratique ordinaire.
Une démocratie peut accepter qu’un citoyen exprime une opinion. Elle ne peut pas feindre d’ignorer qu’une poignée de créateurs disposent désormais d’une puissance de diffusion comparable à celle de grands médias nationaux. Toutes les institutions traversent ce moment. Elles deviennent moins adaptées parce que le monde s’est déplacé sous elles. Mais dupliquer les anciennes méthodes coûterait cher pour un résultat nul. Surveiller des dizaines de milliers de comptes dépasse les moyens de n’importe quel régulateur, et transformerait l’Arcom en juge de la parole individuelle.
Les démocraties comparables ont saisi d’autres prises : l’argent aux États-Unis, la plateforme à Londres et à Bruxelles.
La France est la seule à vouloir tout tenir. Cette tentation jacobine est illusoire.
L’Arcom contrôle le pluralisme audiovisuel, exerce la coordination nationale des services numériques, deviendra l’autorité compétente pour la publicité politique dès le vote de la loi d’adaptation, veille à la vérification de l’âge en ligne, coopère avec les services chargés des ingérences étrangères, et des textes en discussion lui destinent la traçabilité des contenus produits par l’intelligence artificielle.
S’y ajouterait la surveillance des créateurs. Six mandats, bientôt sept, dans une maison de 378 emplois. Le danger tient moins à la puissance qu’à la disproportion. Une autorité qui accumule les mandats sans obtenir les moyens finit par choisir ses cibles, et ce choix devient à son tour politique.
Le cumul sans capacité produit de l’arbitraire par défaut, faute de pouvoir tout traiter.
Il faut donc raison garder : séparer ce qui relève de l’infrastructure de ce qui relève de la parole, et refuser au régulateur un mandat qu’il ne pourra pas exercer.
Réguler celui qui parle agit sur la parole. C’est subjectif. Réguler celui qui paie pour être entendu agit sur la mécanique. C’est concret.
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Paul Corey