Nommer pour gouverner, ou pour verrouiller ?
Le peuple change de Président. L'Etat garde les siens.

En quinze mois, un président français qui ne peut plus se représenter a nommé cinq des plus hauts postes de l’État pour des mandats qui excèdent largement le sien. Tous des proches, directs ou indirects. Ce qui ressemble à un exercice ordinaire du pouvoir pourrait bien être l’aboutissement silencieux d’une singularité française.
Aux États-Unis, le spoils system fait du début de mandat un moment de transparence. Quatre mille postes fédéraux sont remis en jeu à chaque élection présidentielle, dont mille deux cents soumis à confirmation du Sénat. Tous publiés dans le Plum Book, consultable par chaque citoyen. Le président élu nomme les siens dès son entrée en fonction, ouvertement, révocablement. À l’alternance suivante, ils partent.
La France a construit l’inverse. Conseil constitutionnel, neuf ans. Arcom, six ans. Cour des comptes, sans terme fixe. Banque de France, six ans. Les mandats survivent au sortant et résistent à l’alternance. Le peuple vote ; les postes restent.
Février 2025. Richard Ferrand, sans mandat électif depuis 2022, devient président du Conseil constitutionnel pour neuf ans. Il présidera l’institution lors des présidentielles de 2027 et de 2032. Confirmé à une voix près. Le même mois, Martin Ajdari prend l’Arcom pour six ans. Un an plus tard, Amélie de Montchalin, ministre des Comptes publics, devient Première présidente de la Cour des comptes — elle contrôlera désormais le budget qu’elle a contribué à élaborer. En juin 2026, François Villeroy de Galhau quitte la Banque de France dix-huit mois avant le terme de son mandat, permettant au président sortant de désigner son successeur.
En quinze mois, cinq des plus hauts postes de l’État pourvus par un président qui ne peut plus se représenter. Tous pour des mandats qui excèdent le sien. Tous des proches, directs ou indirects.
L’Allemagne désigne ses juges constitutionnels à la majorité des deux tiers du Bundestag et du Bundesrat, pour douze ans non renouvelables, avec qualification juridique impérative. Chaque juge y est un compromis. Le Royaume-Uni, lui, a tranché depuis le rapport Northcote-Trevelyan de 1854 : séparation absolue entre carrière administrative et mandat politique. La France, seule, nomme par décret, sans consensus parlementaire, sans concours, sans qualification requise. Richard Ferrand n’est pas juriste.
Cette architecture nourrit un corps social précis. Hauts fonctionnaires formés dans quelques amphithéâtres parisiens, passés par Sciences Po puis l’ENA — INSP depuis 2022, sans que le recrutement ait été modifié — affectés à un grand corps selon leur rang de sortie à vingt-trois ans, et circulant ensuite entre cabinets ministériels, directions centrales, grandes entreprises et postes de contrôle.
Sortie en 1980, la promotion Voltaire en livre l’exemple le plus saisissant. Cinq élèves d’une même classe occuperont les plus hautes fonctions du pays, dans des camps opposés : Hollande, Villepin, Royal, Sapin, Donnedieu de Vabres. Promotion suivante, Marc Bloch : Édouard Philippe, Bruno Le Maire. En France, on peut changer de camp. On ne change pas d’école.
Le spoils system américain installe au début du mandat, pour gouverner. Le système français nomme à la fin, pour remercier. Le premier rend des comptes à l’élection suivante. Le second la verrouille avant qu’elle ait lieu.
Une voie de sortie existe pourtant, qui n’exige aucune révision constitutionnelle. Suppression du classement de sortie de l’INSP. Élargissement du vivier vers l’université, l’armée, la société civile, le secteur privé. Un spoils system français limité à deux cent cinquante postes stratégiques. Au mandataire élu de nommer ceux qui exécutent le mandat que le peuple lui a confié.
Aucun n’exige une majorité massive. Tous attendent un président porteur d’un mandat assez fort pour desserrer son propre verrou.
En 2027, la question n’est plus de savoir qui les Français choisiront. Elle est de savoir si les noms déjà choisis pour eux laisseront gouverner celui qu’ils auront élu.
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Paul Corey