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Éolien en mer : le coup de force

Onze projets, 10 GW, près de 20 milliards de raccordements : un seul appel d’offres politique pour engager la France pendant vingt-cinq ans.

Éolien en mer : le coup de force

Six cents éoliennes en mer ? Le nombre exact n’est écrit nulle part. Il dépendra de la puissance des machines retenues.

Mais le reste est officiel — et bien plus grave.

L’AO10 (appel d’offres n° 10) regroupe en une seule procédure onze projets représentant environ 10 GW, de la Normandie à la Méditerranée. Les offres doivent être déposées avant le 12 octobre 2026. Les lauréats seront choisis en février 2027, quelques semaines avant l’élection présidentielle. Le prix cible, inférieur à 100 euros le mégawattheure, sera garanti pendant vingt-cinq ans.

Et ce prix ne comprend pas tout.

La CRE estime à près de 20 milliards d’euros les raccordements que RTE devra construire. Ils seront payés par le tarif du réseau, donc par les consommateurs.

Le régulateur alerte également sur la concentration exceptionnelle de onze projets dans une seule procédure, le risque de réduction de la concurrence, les surcoûts et plusieurs milliards de dépenses échouées si certains lauréats abandonnent.

Ce n’est plus un appel d’offres. C’est un fait accompli industriel organisé avant le vote.

Pourquoi 10 GW ? Pourquoi onze projets simultanément ? Pourquoi maintenant ? Pour répondre à quelle consommation réelle ? Face à quelles autres solutions ? Avec quels besoins de stockage, de flexibilité et de renforcement du réseau ?

En 2025, la France a consommé 451 TWh, produit 548 TWh d’une électricité à plus de 95 % bas carbone et exporté un record de 92 TWh.

Cela ne condamne pas l’éolien marin. Cela interdit de le soustraire à une comparaison complète avant d’engager des dizaines de milliards.

C’est ici que le cas François Brottes devient explosif.

Le 22 juillet 2015, la loi de transition énergétique est adoptée. François Brottes, député socialiste, conseiller énergie de François Hollande et président de la commission chargée du texte, en est l’un des principaux artisans.

Le lendemain, le conseil de surveillance de RTE propose sa nomination à la présidence du directoire, après accord de Ségolène Royal.

L’auteur de la politique devient le patron de ceux qui doivent dire si cette politique obéit aux lois de la physique.

Aucun appel public à candidatures. Aucune comparaison des profils. Aucune évaluation technique publiée. La CRE n’a pas attesté sa compétence industrielle : elle a seulement vérifié son indépendance juridique à l’égard d’EDF.

Cela ne prouve pas que François Brottes était incompétent. Cela prouve quelque chose de bien plus grave.

Le pouvoir n’avait aucune obligation de démontrer qu’il était compétent.

Voilà le conflit d’intérêts que personne ne veut voir. Il n’est pas public-privé. Il est public-public.

Le pouvoir politique fixe une politique, puis choisit l’un des siens pour diriger l’opérateur chargé d’en vérifier la faisabilité. Celui qui promet nomme celui qui calcule. Celui qui décide choisit celui qui devra éventuellement lui dire non.

François Brottes l’a finalement fait. En 2017, RTE a montré que ramener le nucléaire à 50 % dès 2025 imposerait davantage de gaz et de charbon. Le gouvernement a reculé. C’est à porter à son crédit.

Mais un pays sérieux ne fait pas dépendre la vérité technique du courage individuel d’un responsable politiquement nommé.

Dix ans plus tard, la même question revient avec l’AO10.

RTE est-il encore là pour dire ce que le réseau peut supporter, ou seulement pour raccorder ce que le pouvoir a décidé d’installer ?

Un gouvernement ne devrait pas pouvoir verrouiller 10 GW, vingt-cinq années de soutien public et près de 20 milliards de raccordements quelques semaines avant une présidentielle, sans débat comparatif, sans contre-expertise indépendante et sans mandat électoral explicite.

Si ce programme est indispensable, qu’il soit présenté aux Français. Que soient publiés son coût complet, ses hypothèses de consommation, ses solutions de secours et les alternatives écartées. Puis que les électeurs tranchent.

La politique peut choisir un cap. Elle ne peut pas nommer la physique, contourner le débat et envoyer la facture.

“ Nous voulons remplacer vos clochers par nos éoliennes”.

Cette phrase circule depuis 2019. Personne n’a jamais pu prouver si elle avait été prononcée, ni par qui, ni dans quel contexte. La phrase reste donc incertaine. Mais, le culte qu’elle évoque, lui, interpelle.

L’éolienne n’est pas un clocher. Le réseau n’est pas un bulletin de vote. Et 20 milliards d’euros ne sont pas une offrande.

Paul Corey