Immigration : le levier politique (partie 3/4)
Trente ans de déni ont produit un vide.. que les politiques ont comblé

En France, la question migratoire est devenue l’un des principaux facteurs de recomposition du paysage politique. Ce phénomène n’est pas propre à la France : plusieurs démocraties européennes ont connu des dynamiques comparables lorsqu’un sujet durablement présent dans la vie collective est perçu comme insuffisamment clarifié dans l’espace public. La défiance qui en résulte ne porte pas seulement sur le sujet lui-même — elle atteint la crédibilité des institutions dans leur ensemble.
Dans le cas français, cette défiance profite à des forces politiques très différentes dans leurs projets mais qui ont en commun de prospérer sur le sentiment que le débat est volontairement contourné.
Les résultats électoraux récents en témoignent. Aux élections européennes de juin 2024, la liste conduite par Jordan Bardella a recueilli 31,37 % des suffrages exprimés. Celle de Raphaël Glucksmann en a obtenu 13,83 %, celle de La France insoumise 9,89 %.
Le Rassemblement national
L’un des ressorts électoraux du Rassemblement national réside dans sa capacité à se présenter comme le parti qui nomme ce que d’autres formations auraient minimisé. Cette dynamique s’observe dans la durée : à la présidentielle de 2012, Marine Le Pen avait obtenu 17,9 % des suffrages au premier tour. Douze ans plus tard, le RN est devenu la première force politique française aux élections européennes.
Sa stratégie repose sur un clientélisme communautaire par exclusion : traiter la “communauté nationale” comme un bloc électoral homogène à satisfaire en priorité, en lui promettant de réserver certains droits ou avantages aux seuls ressortissants français. Sur le plan juridique, de telles mesures se heurtent à l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui dispose que la loi doit être la même pour tous, ainsi qu’aux engagements européens et internationaux de la France. Ce faisant, le RN ne traite pas l’immigration comme un problème à résoudre, mais comme un carburant électoral à entretenir.
La France insoumise
Inversement, la France insoumise opère un clientélisme communautaire par inclusion. Sa stratégie consiste à adresser un discours spécifique aux communautés issues de l’immigration, en évitant de nommer certaines réalités susceptibles de froisser cet électorat. Le mouvement réalise en effet des scores élevés dans plusieurs territoires urbains populaires : Jean-Luc Mélenchon avait obtenu 49,09 % des suffrages en Seine-Saint-Denis au premier tour de la présidentielle de 2022.
Plusieurs séquences récentes ont illustré cette logique. En octobre 2023, le refus initial de qualifier explicitement le Hamas d’organisation terroriste a suscité des critiques fortes dans le débat public, y compris au sein de la gauche. Ces postures ne relèvent pas de l’analyse mais du calcul électoral communautaire. Comme pour le RN, l’immigration n’est pas ici un problème à traiter : c’est un réservoir à mobiliser.
Une symétrie destructrice
Ces deux stratégies sont opposées dans leurs cibles mais identiques dans leur logique : l’une et l’autre fragmentent le corps civique en blocs communautaires antagonistes, assignent les individus à une identité collective plutôt qu’à une citoyenneté commune, et rendent impossible toute politique fondée sur l’intérêt général.
La conséquence la plus importante, du point de vue démocratique, est le mécanisme que cette symétrie entretient : un débat mal clarifié favorise les lectures les plus polarisées, qui à leur tour rendent le débat encore moins clarifiable. Lorsque les catégories sont confondues, les données peu hiérarchisées et les objectifs de politique publique flous, les offres politiques les plus tranchées gagnent en lisibilité relative — non parce qu’elles sont plus rigoureuses, mais parce qu’elles sont plus simples.
Sur un sujet aussi sensible que l’immigration, restaurer un cadre de discussion précis est une condition du débat démocratique puis de l'embauche d’une solution. Ce que pourrait concrètement contenir une telle politique fait l’objet du prochain et dernier texte WOW!
Paul Corey