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De l’infobésité à la violence

Édito WOW! · 18 février 2026

De l’infobésité à la violence

77 % des salariés utilisant l’IA déclarent une charge de travail accrue (UC Berkeley). L’outil censé filtrer le déluge informationnel l’amplifierait. Bienvenue dans le troisième acte de l’infobésité — celui où la surcharge ne fatigue plus seulement les individus, mais fracture la démocratie.

Le monde est devenu illisible.

Un dirigeant reçoit 342 emails par semaine. Un cadre est interrompu toutes les six minutes. 53 % des Français peinent à distinguer le vrai du faux. 85 % ont l’impression de voir les mêmes informations en boucle. Les adolescents passent plus de sept heures par jour devant un écran. Et l’IA, censée synthétiser et filtrer, multiplie les contenus au lieu de les réduire — 88 % des salariés les plus productifs grâce à elle présentent des symptômes de burn-out.

Ce n’est pas seulement une question de discipline personnelle. L’information est devenue un produit de grande consommation — et comme tout marché de masse, elle a engendré ses propres industries.

Un business né du déluge.

À l’origine, l’information était rare, chère, réservée à quelques-uns. Sa démocratisation est une conquête réelle. Mais en devenant abondante, elle est aussi devenue matière première. Les moteurs de recherche, les médias numériques puis les plateformes sont apparues comme une réponse naturelle au trop-plein : partager, commenter, filtrer, organiser. Un besoin réel, une promesse légitime.

L’infobésité est devenue carburant. Plus le flux est abondant, plus l’attention est sollicitée, plus la monétisation est possible. Chaque notification déclenche un pic de dopamine et une envie de partager avec ses pairs. S’ils réagissent, chaque message reçu active le circuit de la récompense. Les plateformes n’ont pas créé l’infobésité. Elles ont surfé dessus. Face à ce déluge entretenu, le cerveau cherche une sortie.

L’idéologie comme refuge.

Quand le monde devient trop complexe à comprendre, trop contradictoire à expliquer, une vision simple et cohérente s’impose comme soulagement. L’idéologie fait ce travail : elle réduit le réel à un récit lisible, avec des causes claires, des responsables identifiés, un camp à rejoindre. Ce n’est pas un choix rationnel — c’est une réponse cognitive à la surcharge.

Ce glissement est amplifié par une transformation profonde de la politique contemporaine. Longtemps, les affrontements portaient sur des intérêts matériels — fiscalité, organisation de l’État, politiques économiques. Aujourd’hui, ils touchent à des dimensions existentielles : identité nationale, immigration, sécurité, écologie, mémoire, religion, libertés culturelles. Ces sujets ne concernent plus seulement ce que l’on pense, mais ce que l’on est, ou ce que l’on croit devoir être. Changer d’avis peut alors sembler trahir son camp, son histoire, ses valeurs profondes. L’opinion se confond avec l’image que chacun se fait de lui-même.

Lorsqu’une conviction devient liée à l’estime de soi, la remettre en cause provoque alors une dissonance difficile à accepter. On défend l’idée non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle protège son identité. À cela s’ajoute la signalisation morale : afficher publiquement ses positions sert à montrer son appartenance à un groupe, sa conformité à ses normes. Dans des environnements homogènes, cette logique pousse à adopter des positions toujours plus tranchées — et l’adversaire finit par apparaître non comme quelqu’un qui se trompe, mais comme quelqu’un de dangereux.

Ce phénomène s’intensifie encore là où les repères traditionnels ont disparu. Quand les institutions, les religions, les classes sociales ne structurent plus l’identité, l’idéologie politique comble le vide. Elle ne donne plus seulement une opinion : elle donne un groupe, un sens, une place dans le monde. Changer d’avis revient alors à se perdre soi-même.

Les algorithmes referment le piège.

Les plateformes entrent une seconde fois en jeu — non plus comme amplificatrices du déluge, mais comme architectes de l’enfermement. Non plus pour accéder à plus d’informations mais proposer à chacun sa “bonne” information.

Des milliards de dollars et des milliers d’ingénieurs se sont mis à travailler pour maximiser ce que l’industrie appelle pudiquement “l’engagement”. Ce qui performe le mieux n’est pas ce qui est vrai ou utile — c’est ce qui émeut, conforte, rassure, fidélise. L’enfermement est progressif, invisible, confortable. Vous ne choisissez pas de vous radicaliser : vous glissez, entouré de gens qui pensent comme vous, vers des positions toujours plus tranchées.

Au bout du chemin, la rupture : vous ne distinguez plus les idées des personnes. L’adversaire n’a plus tort — il est le mal. Et l’on passe de la controverse intellectuelle à l’hostilité personnelle, parfois à la violence physique.

La chaîne est logique, lisible et dévastatrice.

Infobésité → information-consommation → monde incompréhensible → refuge idéologique → politique existentielle → identité militante → enfermement algorithmique → radicalisation → violence.

Chaque maillon aggrave le suivant. De nombreux acteurs y participent: des chaînes TV en continu aux journaux numériques avec notifications, des réseaux sociaux (X, Facebook.. ) aux plateformes (Youtube, Tiktok...) Tous ont un intérêt économique à ce que la chaîne fonctionne et s’impose.

Le chemin de chacun est différent. Mais beaucoup, une fois pris dans la chaîne, ne la voient plus. Et le danger guette.

La comprendre c'est déjà resister. Ensuite il faut identifier son maillon faible : pour certains, la sobriété informationnelle suffit à briser le mécanisme. Pour d’autres, c’est l’éducation à la pensée critique, la reconstruction de valeurs hors des écrans, ou la régulation contraignante des plateformes qui les y enferment. Le “maillon faible” varie selon chacun. Ce n'est pas un jeu.

Sénèque le disait il y a deux mille ans : trop de livres fatigue l’esprit plus qu’il ne le nourrit. Il n’imaginait pas les écrans, les chaînes TV non stop, les tweets, les retweets et les dislikes…

Paul Corey