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Insécurité : comment lutter contre un sentiment ?

Édito WOW! · 13 mai 2026

Insécurité : comment lutter contre un sentiment ?

Quand 66 % des Français estiment que les médias et les pouvoirs publics minimisent la réalité de l’insécurité, alors que le nombre d’homicides est passé d’environ 1 400 par an au début des années 1990 à 976 en 2024, le diagnostic signale une mutation profonde du rapport à la violence. La France vit l’une des périodes les moins meurtrières de son histoire récente. Elle n’a pourtant jamais autant parlé d’insécurité. Les chiffres racontent désormais deux histoires en parallèle.

D’un côté, la criminalité d’opportunité plafonne ou recule. Selon la première photographie SSMSI 2025, les vols de véhicule et les vols dans les véhicules baissent de 9 %, les vols avec armes de 7 %, les cambriolages poursuivent leur repli. De l’autre, les violences interpersonnelles continuent de progresser. Les violences sexuelles enregistrées ont atteint 122 600 victimes en 2024, en hausse de 7 %, soit près du double du chiffre de 2020 (77 100). Et les violences intrafamiliales, longtemps souterraines, émergent enfin dans la statistique publique.

Mais le basculement le plus révélateur concerne les tentatives d’homicide. Les homicides aboutis restent relativement stables, autour de 950 à 1 000 par an. Les tentatives, elles, suivent une trajectoire radicalement différente : selon le SSMSI, elles progressent de 8 % par an depuis 2016, passant de 2 259 cette année-là à 4 305 en 2024. Presque un doublement en huit ans.

Le sujet de l’insécurité n’est donc plus seulement la mortalité criminelle. Il est dans la diffusion d’une violence devenue plus probable, plus visible, plus aléatoire dans des lieux longtemps perçus comme préservés. Une société tolère une violence rare et localisée. Elle tolère beaucoup moins une violence diffuse qu’elle estime désormais pouvoir croiser partout.

Cette progression contient une part paradoxalement positive : elle traduit aussi une libération de la parole longtemps empêchée. Le SSMSI souligne que 71 % des victimes mineures de violences sexuelles dénoncent des faits commis plus d’un an auparavant. Le chiffre noir demeure pourtant immense : seule une minorité des victimes de violences conjugales porte plainte.

Quand l’État parle de stabilisation, il parle d’abord de ce qu’il mesure — pas nécessairement de tout ce qui se produit.

Les comparaisons européennes dérangent. Selon Eurostat (données 2024), la France enregistre 1,28 homicide pour 100 000 habitants, contre 0,83 en Allemagne, 0,72 en Espagne et 0,57 en Italie. Plus du double du voisin italien. Sur dix ans, le taux français a augmenté d’environ 21 % quand celui de l’Union européenne, France exclue, reculait de 11 %.

L’écart n’est pas un fantasme médiatique. C’est une singularité européenne réelle.

Et pendant que les violences interpersonnelles progressent, l’appareil judiciaire reste structurellement sous-dimensionné. Selon le rapport CEPEJ 2024 (Conseil de l’Europe, données 2022), la France compte 11,3 juges professionnels pour 100 000 habitants, contre une médiane européenne de 17,6, et seulement 3,2 procureurs contre 11,2 en médiane. Les dépenses publiques de justice atteignent 77,2 euros par habitant, contre 136 en Allemagne, 101 en Italie, 97 en Espagne. La France consacre 0,20 % de son PIB à sa justice, contre une médiane européenne de 0,31 %.

Norbert Elias (sociologue allemand, 1897-1990, fondateur de la sociologie historique des comportements) avait théorisé le paradoxe dès 1939 dans La Civilisation des mœurs. Plus une société se pacifie, plus son seuil de tolérance à la violence s’abaisse.

Une violence qui aurait paru banale en 1965 devient émotionnellement insupportable en 2026. Ce n’est pas du déni statistique. C’est le symptôme d’une société qui a élevé ses exigences de sécurité et de protection.

Mais cette exigence a un prix. Plus une société réclame de sécurité absolue, plus elle accepte le contrôle, la surveillance et la restriction des libertés. Singapour est l’un des pays les plus sûrs du monde au prix d’un cadre politique très contraignant. Les États-Unis répriment davantage au prix d’une incarcération massive : plus de 600 détenus pour 100 000 habitants. Aucune sécurité n’est gratuite.

La France refuse explicitement ce choix.

Elle veut simultanément une sécurité scandinave, des libertés publiques étendues, une justice peu coûteuse, des prisons limitées et un État moins intrusif. Cette synthèse produit ses propres contradictions : une violence diffuse qui se déplace dans les angles morts du tissu social, des victimes qui renoncent à porter plainte, et un sentiment d’abandon qui nourrit les ressentiments collectifs.

L’autre face du paradoxe est culturelle. La société française est progressivement passée d’une logique du devoir collectif à une logique du droit individuel. Quand le voisin n’intervient plus, quand l’enseignant hésite à sanctionner, quand le passant détourne le regard, la sécurité devient exclusivement l’affaire de la police et de la justice. Or aucune police au monde ne peut durablement remplacer le tissu social.

Épictète (philosophe stoïcien grec, vers 50-125 ap. J.-C., ancien esclave devenu maître à penser des élites romaines) formulait déjà l’avertissement il y a près de deux mille ans dans le Manuel : « ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui troublent les hommes, mais l’opinion qu’ils en ont ». Le sentiment d’insécurité n’est ni un mensonge collectif ni le reflet exact de la statistique criminelle. Il traduit une tension plus profonde : celle d’une société qui promet à la fois la liberté maximale, l’autonomie individuelle totale et une sécurité quasi absolue.

En 2026, combien de violence une société libre accepte-t-elle encore — et à quel prix ?

Sources: SSMSI (Service statistique ministériel de la sécurité intérieure), Insécurité et délinquance en 2024 : bilan statistique, ministère de l’Intérieur, juillet 2025. SSMSI, Insécurité et délinquance en 2025 : une première photographie, ministère de l’Intérieur, janvier 2026. SSMSI, Les victimes d’homicides et de tentatives d’homicide enregistrées par les services de sécurité de 2016 à 2022, Interstats Info Rapide n° 31, janvier 2024. Eurostat, Intentional homicide statistics – data 2024, avril 2026. CEPEJ (Commission européenne pour l’efficacité de la justice), Systèmes judiciaires européens — Rapport d’évaluation 2024 (données 2022), Conseil de l’Europe, octobre 2024. CSA / CNEWS / Europe 1 / JDD, sondage Les Français et la perception de l’insécurité, novembre 2025. Norbert Elias, La Civilisation des mœurs (Über den Prozess der Zivilisation), 1939. Épictète, Manuel, chapitre V (env. 125 ap. J.-C.).

Paul Corey