Connaissez-vous nos Prix Nobel (en économie) ? (4/4)
1983, 1988, 2014, 2019

La France a produit quatre Prix Nobel d’économie. Quatre clés pour comprendre son propre destin. Quatre clés qu’elle s’obstine à ne jamais utiliser.
Esther Duflo (née en 1972) — Nobel 2019
Normalienne, professeure au MIT, Nobel partagé avec son mari Abhijit Banerjee et Michael Kremer. La plus jeune femme à avoir reçu le Nobel d’économie. Cofondatrice du Poverty Action Lab (J-PAL), réseau mondial qui coordonne des centaines d’études d’évaluation de politiques publiques.
Elle a apporté une révolution méthodologique : remplacer les grandes théories du développement et les débats idéologiques par des évaluations empiriques rigoureuses, conduites sur le terrain, avec la même rigueur que les essais cliniques en médecine.
L’expérimentation aléatoire en politique publique
Le problème classique du développement. Un pays veut réduire l’illettrisme. Il distribue des manuels scolaires gratuits dans les écoles rurales. Cinq ans plus tard, le niveau de lecture s’est amélioré. Les manuels en sont ils la cause ?
Approche naïve n°1 : comparer les enfants des écoles ayant reçu des manuels à ceux des écoles n’en ayant pas reçu. Problème : les écoles qui en ont reçu ne sont pas comparables aux autres. Souvent plus accessibles, donc plus urbaines, avec des familles plus aisées. La différence observée mêle effet manuel et effet territoire.
Approche naïve n°2 : comparer la même école avant et après. Problème : entre les deux dates, mille autres choses ont changé — la croissance économique, l’âge des enseignants, les programmes nationaux. On ne sait pas isoler l’effet du manuel.
Dans les deux cas, on ne peut pas séparer la cause du bruit.
La solution de Duflo, empruntée à la pharmacologie. Pour savoir si un médicament fonctionne, on ne compare pas les patients qui l’ont pris à ceux qui ne l’ont pas pris (ils ne sont pas comparables — ils se sont auto-sélectionnés). On prend un groupe homogène et on tire au sort : la moitié reçoit le médicament, l’autre un placebo. À l’issue, on compare. Le tirage au sort neutralise tous les biais, par construction : les deux groupes ne diffèrent que par une chose, le traitement.
Duflo, Banerjee et Kremer ont transposé cette méthode aux politiques publiques. Quelques exemples concrets.
— Kenya, manuels scolaires. Cent écoles tirées au sort. Cinquante reçoivent des manuels gratuits, cinquante n’en reçoivent pas. Résultat plusieurs années plus tard : effet quasi nul sur le niveau moyen. Les manuels étaient trop avancés pour le niveau réel des élèves. L’intuition « plus de moyens = meilleurs résultats » est mise en échec.
— Kenya, déparasitage. Distribution aléatoire de pilules antiparasitaires dans les écoles. Résultat : 25 % d’absentéisme en moins, meilleurs résultats cognitifs, et — vingt ans plus tard — revenus adultes significativement plus élevés. Trente centimes investis, retour massif.
— Inde, absentéisme des enseignants. Dans les écoles tirées au sort, les enseignants devaient se faire photographier chaque jour avec un appareil daté, et leur salaire dépendait de leur présence. Absentéisme : passé de 36 % à 18 %. Résultats des élèves : significativement améliorés.
— Microcrédit. Plusieurs essais randomisés dans différents pays ont montré que la microfinance, présentée comme une révolution contre la pauvreté, avait un effet bien plus modeste qu’annoncé. Utile à la marge, miraculeuse non.
Ainsi, la politique publique doit être testée comme un médicament, pas conçue par idéologie.
On ne sait pas ce qui marche : il faut le découvrir. Et ce qui marche au Mexique peut ne pas marcher au Mali. Aucune théorie générale ne dispense de l’épreuve du terrain.
En France, à peu près rien de ce que nous votons n’est rigoureusement évalué. Baisses d’impôts, RSA, zones franches, contrats aidés, dispositifs scolaires, primes à la conversion, plans de relance — décidés par convictions, pression des lobbies, calculs électoraux. Puis maintenus ou supprimés selon les mêmes convictions, lobbies, calculs.
La France entretient une infrastructure pléthorique d’« évaluation » (France Stratégie, Cour des comptes, missions parlementaires) qui produit des tonnes de rapports et presque aucune connaissance causale.
On ne mesure jamais. On commente toujours.
Paul Corey