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Connaissez-vous nos prix Nobel (en économie) ? (1/4)

1983, 1988, 2014, 2019

Connaissez-vous nos prix Nobel (en économie) ? (1/4)

La France a produit quatre Prix Nobel d’économie. Quatre clés pour comprendre son propre destin. Quatre clés qu’elle s’obstine à ne jamais utiliser.

Gérard Debreu (1921–2004) — Nobel 1983

Normalien français, naturalisé américain, professeur à Berkeley. Le plus pur des théoriciens du quatuor : son univers, c’est celui des structures, des axiomes, des théorèmes. Marqué par Bourbaki, il a transposé la rigueur de la mathématique pure dans l’économie.

Il a refondé la microéconomie en démontrant, par théorème, sous quelles conditions une économie de marché peut atteindre un état cohérent. Theory of Value (1959) est la cathédrale invisible sur laquelle reposent encore les manuels d’aujourd’hui.

La théorie de l’équilibre général

Imaginez une économie réelle. Des millions de consommateurs, chacun avec ses préférences et son budget. Des centaines de milliers d’entreprises, chacune avec sa technologie. Des milliers de biens, des services, du travail, du capital. Et des prix partout — pour le pain, l’acier, l’heure d’avocat, le mètre carré à Lyon.

Question fondatrice : peut-on imaginer un système de prix tel que, simultanément, tous les marchés s’équilibrent ? Que pour chaque bien, ce que les acheteurs veulent acquérir au prix affiché soit exactement ce que les vendeurs veulent céder ?

Le problème paraît insoluble. Si le prix du blé monte, la demande de pain baisse, donc celle de la levure, donc celle du sucre dans les pâtisseries, donc celle du café qu’on boit avec. Tout interagit avec tout. Comment savoir qu’il existe une configuration cohérente, et pas un chaos perpétuel ?

Debreu, d’abord avec Kenneth Arrow en 1954 puis seul en 1959, démontre la réponse : oui, un tel équilibre existe. Mais seulement si certaines conditions sont réunies. Les préférences des consommateurs doivent être convexes — on aime les paniers diversifiés, pas les extrêmes. Les marchés doivent être complets — tout est échangeable, y compris les biens futurs et incertains. L’information doit être parfaite. Il ne doit pas y avoir d’externalités. La concurrence doit être suffisante.

La preuve repose sur un théorème de point fixe : sous ces hypothèses, il existe nécessairement un système de prix où plus personne n’a intérêt à bouger.

Debreu ne dit pas que les marchés réels atteignent cet équilibre. Il dit l’inverse : voici les conditions précises sans lesquelles ils ne peuvent pas l’atteindre. Et chaque condition violée dans la réalité devient un point précis où l’État peut, doit, intervenir. Pas de marché pour le climat ? Externalité massive → taxe carbone. Information imparfaite sur les médicaments ? → régulation des AMM. Concurrence insuffisante dans les télécoms ? → ARCEP. Marchés futurs absents pour les retraites ? → système obligatoire par répartition.

Debreu n’a pas chanté la perfection des marchés. Il a forgé l’instrument qui permet de mesurer leurs imperfections. Sans lui, le concept même de « défaillance de marché » n’aurait pas de définition rigoureuse.

Paul Corey