La démocratie survivra t-elle à sa désintermédiation ?
Édito WOW! · 10 mai 2026

Quand 22 % seulement des Français déclarent faire confiance à la politique et 76 % qualifient leur démocratie de défaillante, le diagnostic dépasse la simple crise de représentation. Il signe une mutation de régime. La République mue, sommée désormais de fonctionner comme une application. Le terme vient du Conseil d’État. Son étude annuelle 2017 importait le mot « ubérisation » du vocabulaire économique vers celui de l’action publique.
Cinq ans plus tard, son rapport sur les réseaux sociaux étendait le diagnostic : la puissance publique se trouve elle-même soumise à la logique plateformaire.
Décider en temps réel. Justifier sans délai. Convaincre instantanément. Cette désintermédiation reconfigure la fabrique du jugement collectif. Les institutions de médiation — presse professionnelle, magistrature, parlement, expertise scientifique — structuraient hier l’élaboration de l’opinion publique.
Aujourd’hui, chaque citoyen prétend siéger simultanément comme juge, législateur et gouvernant à travers son smartphone. L’institution subsiste, privée de la verticalité qui la rendait opérante.
La justice illustre le phénomène avec une précision clinique. L’open data judiciaire, déployé depuis 2021, diffuse plusieurs millions d’arrêts. Mais la transparence est asymétrique : la Recommandation déontologique du 23 janvier 2025 interdit aux magistrats toute communication sur les affaires en cours. Le juge délibère en silence ; l’audience tranche en ligne. L’audience ne dispose ni du dossier, ni du contradictoire, ni du temps de la réflexion. Elle dispose d’un fil et d’un appétit.
L’écosystème informationnel suit la même trajectoire. 19 % des Français s’informent principalement via les réseaux sociaux ; chez les 18-24 ans, la part atteint 44 %. 22 % des moins de 35 ans s’informent auprès d’HugoDécrypte : un créateur pèse désormais autant qu’une rédaction. Là où celle-ci hiérarchisait par couches successives — reportage, vérification, édition —, l’algorithme classe selon l’engagement émotionnel. Les contenus qui prospèrent doivent leur succès à leur partageabilité davantage qu’à leur exactitude.
Le législateur européen a tenté un cadre. Le Digital Services Act oblige depuis février 2024 les plateformes à déclarer chaque décision de modération dans une base publique : 32 milliards d’entrées cumulées, dont 9,44 milliards sur les six derniers mois. La transparence en volume devient elle-même opacité, inanalysable par les citoyens, les rédactions, les juridictions. Après l’opacité institutionnelle vient le bruit informationnel. La temporalité achève la fracture.
Les institutions républicaines ont été conçues pour des durées longues — mandats quinquennaux, calendriers parlementaires, audiences programmées. Les plateformes fonctionnent en minutes.
La dissolution de juin 2024, décidée en moins de 48 heures et annoncée avant que les états-majors politiques en soient avertis, en fournit l’illustration brutale. La rapidité décisionnelle a produit l’instabilité parlementaire davantage que le contenu même de l’action gouvernementale.
L’écart européen est saisissant : 47 % des Allemands déclarent confiance dans la politique, contre 22 % des Français.
Pierre Rosanvallon avait théorisé le phénomène dès 2006. Dans La Contre-démocratie, il décrivait la défiance comme un constituant permanent de la vie démocratique. Le numérique en décuple la puissance d’expression, la rapidité de coalisation, l’omniprésence visible.
La démocratie de surveillance et de jugement, jadis contre-pouvoir nécessaire, devient le pouvoir dominant. Le contre-pouvoir absorbe le pouvoir. La République mue. Mue rapide, brutale, mal accompagnée.
Ce qui en émergera dans dix ou vingt ans n’aura plus grand-chose à voir avec la Vᵉ République des décennies passées.
Retrouvez nos sources, nos textes et archives sur wow-media.fr
UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. LE DÉBAT. UN ÉDITO.
Paul Corey