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Démocratie et ubérisation

Quand le contre-pouvoir des réseaux devient pouvoir. Le 5ème...

Démocratie et ubérisation

Quand 22 % seulement des Français déclarent faire confiance à la politique et 76 % qualifient leur démocratie de défaillante, le diagnostic dépasse la simple crise de représentation. Il signe une mutation de régime.

La République mue. Elle est désormais sommée de fonctionner comme une application. Le terme vient du Conseil d’État. Déjà, son étude annuelle 2017 importait le mot « ubérisation » du vocabulaire économique vers celui de l’action publique.

Cinq ans plus tard, son rapport sur les réseaux sociaux étend le diagnostic.

La puissance publique se trouve elle-même soumise à la logique plateformaire. Décider en temps réel. Justifier sans délai. Convaincre instantanément. Cette désintermédiation reconfigure la fabrique du jugement collectif.

Les institutions de médiation (presse professionnelle, magistrature, parlement, expertise scientifique) structuraient hier l’élaboration de l’opinion publique. Aujourd’hui, chaque citoyen prétend siéger simultanément comme juge, législateur et gouvernant à travers son smartphone.

L’institution subsiste, privée de la verticalité qui la rendait opérante.

La justice illustre le phénomène avec une précision clinique. Depuis 2021, l’open data judiciaire diffuse des millions d’arrêts en accès libre. Mais la transparence joue à sens unique : la recommandation déontologique du 23 janvier 2025 interdit aux magistrats toute parole publique sur les affaires en cours. Le juge délibère donc en silence pendant qu’une autre audience, celle des réseaux, tranche en ligne.

Cette seconde audience n’a ni le dossier, ni le débat contradictoire, ni le temps de la réflexion. L'audience du public est une version dégradée de l'audience de la justice, le même mot mais deux contextes contraires.

L’écosystème informationnel suit la même trajectoire. 19 % des Français s’informent principalement via les réseaux sociaux ; chez les 18-24 ans, la part atteint 44 %. 22 % des moins de 35 ans s’informent auprès d’HugoDécrypte : un créateur pèse désormais autant qu’une rédaction.

Là où celle-ci hiérarchisait par couches successives (reportage, vérification, édition), l’algorithme classe selon l’engagement émotionnel. Les contenus qui prospèrent doivent leur succès à leur partageabilité davantage qu’à leur exactitude.

Le législateur européen a bien tenté un cadre. Le Digital Services Act oblige depuis février 2024 les plateformes à déclarer chaque décision de modération dans une base publique : 32 milliards d’entrées cumulées, dont 9,44 milliards sur les six derniers mois. La transparence en volume devient elle-même opacité, inanalysable par les citoyens, les rédactions, les juridictions.

Après l’opacité institutionnelle vient le bruit informationnel. La temporalité achève la fracture. Les institutions républicaines ont été conçues pour des durées longues: mandats quinquennaux, calendriers parlementaires, audiences programmées. Les plateformes fonctionnent en minutes.

La dissolution de juin 2024, décidée en moins de 48 heures et annoncée avant que les états-majors politiques en soient avertis, en fournitl’illustration brutale. La rapidité décisionnelle a produit l’instabilité parlementaire davantage que l’efficacité gouvernementale.

L’écart européen est saisissant : 47 % des Allemands déclarent confiance dans la politique, contre 22 % des Français. Pierre Rosanvallon avait théorisé le phénomène dès 2006. Dans La Contre-démocratie, il décrivait la défiance comme un constituant permanent de la vie démocratique. Le numérique en décuple la puissance d’expression, la rapidité de coalisation, l’omniprésence visible. La démocratie de surveillance et de jugement, jadis contre-pouvoir nécessaire, devient le pouvoir dominant.

Le contre-pouvoir des réseaux est devienu pouvoir.

Pour la République, ce qui émergera dans dix ou vingt ans n’aura plus grand-chose à voir avec la Ve République des décennies passées. Au nom de qui, de quoi gouvernera t’elle : l’opinion publique instantanée, ses affects et ses émotions immédiates ?

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Paul Corey