Pourquoi l’énergie qui tue le moins fait le plus peur ?
Édito WOW! · 15 juin 2026

En 1942, sous les gradins d’un stade de Chicago, Enrico Fermi allume le premier réacteur de l’histoire. Personne, ce jour-là, ne songe à éclairer des maisons. On pense à une bombe. Quatre-vingts ans plus tard, le nucléaire demeure l’énergie qui fait le plus peur par kWh produit, est celle qui tue le moins. Le paradoxe n’a jamais été dépassé.
La France reste la nation la plus nucléarisée du monde : environ deux tiers de son électricité sortent de ses réacteurs.
Et l’atome revient au centre du jeu. La demande mondiale d’électricité explose (véhicules électriques, climatisation, centres de données pour l’IA) pendant que le climat impose de décarboner au plus vite.
La Chine construit des dizaines de réacteurs ; trente-huit pays se sont engagés à tripler la capacité nucléaire mondiale d’ici 2050. Son avenir ne fait plus débat.
Son prix et ses déchets, en revanche, restent entiers.
Ses avantages sont réels et documentés. C’est l’énergie la plus dense : quelques kilomètres carrés produisent autant que des milliers d’éoliennes. C’est une énergie pilotable, indépendante du vent et du soleil. Et c’est l’une des moins émettrices de CO₂ sur tout son cycle de vie, comparable à l’éolien. Statistiquement, elle tue très peu par unité produite.
Ses inconvénients le sont tout autant. Certains déchets resteront dangereux des centaines de milliers d’années, et aucun stockage géologique profond n’est encore en service : la Finlande, avec Onkalo, ouvre la voie. En France, le projet Cigéo glisse vers 2050, pour un coût arrêté à plus de 33 milliards.
Reste la prolifération : le civil et le militaire partagent la même technologie d’enrichissement.
Mais le vrai nœud est financier. Le nucléaire produit un électron bon marché une fois le réacteur amorti, mais est ruineux à construire. L’EPR de Flamanville devait coûter 3,3 milliards ; il en a coûté près de 24, avec douze ans de retard. Les six EPR2 promis ont déjà vu leur facture réévaluée de 30 % avant tout chantier.
Pendant ce temps, le solaire a vu son coût chuter de plus de 80 % en quinze ans, l’éolien de moitié.
Surtout, le débat oppose une perception à des statistiques. Trois accidents (Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima) ont laissé une empreinte indélébile.
Pourtant les études les plus rigoureuses montrent que le charbon tue, par sa pollution, des centaines de milliers de personnes chaque année. À Fukushima, l’OMS n’a relevé aucun décès directement imputable aux radiations. Pourtant, plus de 2 000 personnes sont mortes des suites de l’évacuation forcée. La peur du nucléaire peut elle-même tuer.
En éteignant ses derniers réacteurs, l’ Allemagne a rallumé des centrales à charbon et au lignite pour tenir la crise de 2022. Ses émissions par kWh restent plusieurs fois supérieures à celles de la France ; des voix écologistes jugent aujourd’hui cet arrêt précipité.
Au fond, aucune énergie n’est neutre. Chacune a ses victimes, ses externalités, ses compromis. Le débat sur le mix énergétique est un débat sur le risque acceptable.
La France a choisi le sien en 1974, jugeant la dépendance pétrolière plus intolérable que le risque atomique.
L’Allemagne a tranché en sens inverse, avant de se retrouver prisonnière du gaz russe.
Et ces choix ne se rejouent pas au même rythme : on ferme un réacteur en quelques années, on en bâtit un en quinze ou vingt.
Quel risque notre pays accepte-t-il collectivement et explicitement de courir compte tenu de ses priorités ?
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Paul Corey