2027 : last Call (projet livre 16/15) le mandat
Anatomie d'un sursaut

CHAPITRE 13 — Le mandat du sursaut
Un guide de survie pour 2027, sous la forme des questions à poser aux candidats qui solliciteront nos bulletins de vote.
Last Call: Anatomie d'un sursaut pouvait s’achever sur un appel, un manifeste, une prière ou une élégie. Il finit par une grille. Une série de questions précises à poser aux candidats qui demanderont nos bulletins en 2027 — et à confronter, sans complaisance, à ce que les pages précédentes ont documenté. Douze chapitres ont posé un diagnostic, chiffré une facture, tracé un chemin, dessiné une doctrine européenne. Le treizième rend la matière du livre utilisable — par chacun d’entre nous, dans l’isoloir, en 2027.
Le sursaut ne vient pas d’un livre. Il vient d’un peuple qui consent lucidement à un effort. Cette lucidité a besoin d’outils.
Programme ou mandat ?
Ce livre soutient une thèse simple. L’élection de 2027 ne pourra produire le sursaut que si elle produit un mandat — et non un programme. La distinction n’est pas sémantique. Elle est ontologique.
Un programme est une liste de mesures à mettre en œuvre. Un mandat est une autorisation explicite de faire ce qui doit être fait. Un programme se présente. Un mandat se demande. Un programme est unilatéral. Un mandat est contractuel. Un programme se dilue dès qu’il rencontre la réalité. La majorité parlementaire l’amende, les corps intermédiaires le négocient, les courants internes le détournent, l’opinion l’oublie. Au bout de six mois, plus personne ne sait exactement ce qui avait été promis. Au bout de deux ans, le gouvernement lui-même ne s’en souvient plus.
Un mandat tient parce qu’il a été demandé explicitement et accordé explicitement. Schröder en 2003 n’avait pas un programme. Il avait obtenu, à l’élection précédente, l’autorisation de réformer le marché du travail. Quand il a engagé les lois Hartz, il a perdu sa majorité, son parti, l’élection suivante. Mais les réformes ont tenu. Parce qu’elles avaient été annoncées, débattues, et arrachées au peuple avant d’être votées au Bundestag.
L’arithmétique électorale rend cette logique implacable. Vingt millions de retraités. Trois millions de chômeurs. Cinq millions de salariés à moins de cinq ans de la retraite. Vingt-huit millions de bénéficiaires directs du système actuel, contre vingt-cinq millions d’actifs qui le financent — et des générations futures qui ne votent pas encore. Dans une démocratie représentative à pyramide des âges inversée, nommer des perdants après l’élection est arithmétiquement suicidaire. Cela s’appelle du calcul rationnel, pas de la lâcheté.
C’est précisément pourquoi le mandat explicite — obtenu avant le scrutin, pas bricolé après — est la seule voie qui reste. Un mandat ne garantit pas l’exécution. L’histoire offre des contre-exemples : des mandats clairs balayés par un choc, des mandats clairs gaspillés par celui ou celle qui les avait reçus. Aucun mécanisme institutionnel ne tient seul. Un mandat est une condition nécessaire, pas une condition suffisante. L’inverse, en revanche, est presque mathématique.
Aucune réforme structurelle française n’a tenu durablement sans avoir été demandée explicitement avant l’élection. La rupture de 1958, la modernisation pompidolienne, le tournant de la rigueur de 1983, l’intégration européenne de Maastricht — toutes ont nécessité, à un moment, une autorisation populaire explicite.
Les autres, celles qu’on a tenté d’imposer après l’élection, ont été défaites — Juppé 1995, Devedjian-Raffarin 2003, Macron 2023. 2022 a montré ce qui se passe quand l’élection ne produit ni programme ni mandat.
Le pouvoir tutélaire
Le mandat n’est pas seulement une exigence procédurale. Il est l’antidote spécifique à un mal que ce livre a nommé sans encore l’incarner. Le verrou de 1981, posé au chapitre 3, décrivait la mécanique culturelle de disqualification : le conformisme moral qui ferme les questions avant qu’elles ne soient posées. Cette mécanique a des institutions, des budgets, des points de passage obligés. Tant que ce livre ne les a pas nommés, son traitement du verrou de 1981 reste théorique.
22 %. C’est la part des Français qui déclarent encore faire confiance à la politique en février 2026, selon le baromètre du CEVIPOF. Pas à un homme, pas à un camp, à la politique comme système. La France est seule dans cet abîme : 45 % en Allemagne, 44 % au Royaume-Uni, 40 % en Italie.
Derrière le chiffre, deux verdicts : 88 % des Français jugent que les élus n’assument pas leurs échecs, 80 % qu’ils gouvernent sans cap.
La rupture n’est pas seulement le produit des échecs successifs. Elle est le produit d’un déplacement du pouvoir. Le pouvoir visible — celui qu’on élit, qu’on sanctionne, qu’on remplace — a cessé d’être le pouvoir réel. Entre cinquante-cinq et soixante-dix pour cent des lois votées ne font que transposer des décisions prises ailleurs. Leur application s’étire sur dix-huit mois, englouties sous les décrets, les circulaires, les contentieux. Le courage politique a été remplacé par la conformité procédurale.
Le Conseil d’État cumule une double fonction que peu de démocraties tolèrent : il conseille le gouvernement et juge ses actes. Il participe à l’écriture de la norme, puis tranche les litiges qu’elle produit. Au Royaume-Uni, en Allemagne, aux États-Unis, ces fonctions sont strictement séparées. En France, l’hybridation installe un pouvoir discret mais central, où la technicité tient lieu de légitimité.
Le Conseil constitutionnel pose le problème inverse. Ses membres sont désignés par les responsables politiques sans procédure de validation exigeante ni critères stricts de compétence. Là où la Cour suprême américaine ou la Cour constitutionnelle fédérale d’Allemagne reposent sur des processus publics, contraignants et professionnalisés, la France fonctionne sur la cooptation. Une institution puissante, dont la légitimité repose davantage sur ceux qui nomment que sur ceux qui jugent.
Les contre-pouvoirs ne sont plus des gardiens. Ce sont des points de passage obligés, capables d’infléchir, de ralentir, de redéfinir la décision politique. Officiellement indépendants. Pratiquement opaques.
L’audiovisuel public en est l’autre bras. France Télévisions, Radio France, France Médias Monde — trois groupes financés par plus de trois milliards d’euros annuels de TVA affectée, l’argent de tous les contribuables. Leur cahier des charges leur demande le pluralisme. Lors d’une audition au Sénat le 5 juillet 2023, France Télévisions expliquait vouloir représenter « la France telle qu’on voudrait qu’elle soit ». Le glissement du réel au normatif résume le problème.
L’ARCOM, censée garantir l’indépendance des nominations, voit ses membres désignés par le président de la République et les présidents des deux assemblées. La forme change. Le système continue.
Tocqueville l’avait anticipé avec une précision troublante : un pouvoir « absolu, minutieux, régulier et doux » — pas tyrannique, tutélaire ; pas brutal, invisible. La dépossession lente, opérée par un appareil bienveillant qui prend en charge, réglemente et, ce faisant, décide à la place de ceux qu’il prétend servir. Il en parlait comme d’un risque futur. Nous vivons dans sa réalisation.
En Suède, en Finlande, en Norvège, l’administration est puissante — et la confiance institutionnelle parmi les plus élevées du monde. Parce que tout est exposé : décisions, conflits d’intérêts, audits parlementaires. La puissance administrative n’y est pas un problème. Elle a un visage. La technocratie qui se cache produit la défiance. Celle qui s’expose la dissout. Aucune réforme structurelle ne tiendra sans soumettre cet appareil à la même règle qu’on applique au reste : visibilité, responsabilité, révocabilité. Pas pour le démanteler. Pour le rendre lisible.
Le mandat est l’instrument qui le permet, et le seul qui le permette : seul un peuple qui a explicitement consenti à une rupture peut autoriser le politique à reprendre ce que la technocratie a pris.
La fin de l’illusion centriste
En 2017, Emmanuel Macron a saisi un moment réel. Le clivage gauche-droite s’épuisait depuis trente ans. Le pays cherchait une issue. Macron lui a proposé le « en même temps ». La proposition était subtile : elle reconnaissait que les anciens antagonismes ne structuraient plus les vrais choix, que sur l’Europe, sur l’écologie, sur la modernisation économique, les frontières étaient ailleurs.
Cette intuition était juste. Sa mise en œuvre l’a trahie.
Le « en même temps » a glissé du diagnostic à la méthode, de la méthode au tempérament, du tempérament à un système. Il est devenu la justification d’une politique qui évitait les arbitrages au lieu de les trancher autrement. La fusion des contraires s’est révélée être leur juxtaposition. Les contradictions n’ont pas été dépassées : elles ont été additionnées. En 2022, la défaillance s’est aggravée. Macron a refusé de présenter un programme — « ce que vous tenez entre les mains n’est pas un programme au sens classique du terme », écrivait-il dans sa Lettre aux Français du 1er avril 2022, « mais trois pactes d’audace et d’espoir ». Il s’est déclaré un mois avant le scrutin. Il a refusé tout débat avant le premier tour. La guerre en Ukraine, déclenchée six semaines plus tôt, écrasait la campagne. Le pays a reconduit son président sans véritablement avoir été consulté sur ce qu’il ferait du quinquennat à venir.
Ni programme, ni mandat. Une réélection par défaut, dans un contexte qui empêchait la confrontation. La conséquence ne s’est pas fait attendre.
Quand la réforme des retraites a été engagée en 2023, l’opposition a pu opposer à juste titre qu’elle n’avait été ni débattue ni validée explicitement. Le 49.3 a tenté de combler ce vide démocratique, sans y parvenir. La crise de 2024 — dissolution, Assemblée fragmentée, censures successives — n’est pas un accident. Elle est la suite logique d’un scrutin où rien n’avait été tranché.
Le bilan, à dix ans, porte la marque de cette double absence. Quelques réformes — assurance chômage, baisse de l’impôt sur les sociétés. Plusieurs échecs, en particulier sur les retraites. Aucune transformation structurelle. La dette publique a augmenté de plus de 1 100 milliards d’euros en sept ans. Le déficit, après le rebond post-Covid, n’est jamais redescendu sous 5 %. Le pays a évité le pire, mais pas atteint le meilleur.
Le centrisme avait été conçu comme une réponse au blocage. Il est devenu lui-même un blocage.
Éviter les arbitrages ne les annule pas : cela les reporte. Et plus on les reporte, plus ils deviennent coûteux. La leçon de 2022 est plus dure encore : un président peut être réélu sans qu’aucun arbitrage n’ait été posé. C’est précisément ce qu’on appelle aujourd’hui une élection ratée — non par son résultat, mais par sa nature. À la recherche d’un mandat Ce qui rend le centrisme caduc rend le mandat possible. La rupture démocratique que nous vivons n’est pas seulement un mal. Elle crée précisément l’espace politique dont un mandat a besoin pour être demandé et accordé.
Les commentateurs continuent de la décrire avec les mots des décennies passées : « crise du politique », « défiance », « désenchantement ». Ces mots étaient ceux des années 1990. Ils ne disent plus la réalité de 2026. Nous ne sommes pas dans la crise passagère d’un système. Le système ne peut plus produire ce qu’il promettait de produire.
Le contrat tacite entre les gouvernants et les gouvernés s’est rompu. Trois conditions implicites le tenaient. Que l’élection produise une majorité claire. Que l’exécutif puisse gouverner avec cette majorité. À défaut, que le suffrage produise une alternance possible. Aucune des trois n’est plus garantie.
L’élection ne produit plus de majorité. La rupture date de 2022. Réélu, Macron n’obtient plus qu’une majorité relative à l’Assemblée. La dissolution de juin 2024 fragmente plus encore : trois blocs hostiles, aucun majoritaire, aucune coalition stable. Nous avons réélu un président sans lui donner de Parlement, puis dissous l’Assemblée sans lui donner de gouvernement. Le Président préside sans mandat ni majorité, mais son gouvernement ne gouverne plus. Le 49.3 a été utilisé 116 fois depuis 1958, dont une part disproportionnée depuis 2022. La motion de censure adoptée contre le gouvernement Barnier en décembre 2024 a été la première depuis 1962. Le suffrage ne produit plus d’alternance crédible. La gauche traditionnelle a disparu en 2017. La droite traditionnelle s’est dissoute en 2022. Le Rassemblement National monte mais reste sous plafond. Macron n’a toujours pas de successeur clairement identifié et reconnu.
Cette triple rupture distingue 2027 de toutes les élections précédentes. L’abstention massive aux européennes de 2024, aux législatives anticipées de juillet 2024, n’est pas un retrait du politique. C’est un constat. Quand il n’y a plus de mandat à donner, on ne se déplace plus pour faire semblant. Ce que nous entendrons pourtant en 2027.
Nous entendrons d’abord celle ou celui qui pointe du doigt. Le coupable désigné sera riche. On nous parlera de ces fortunes accumulées au-delà du compréhensible, de ces patrimoines dissimulés et de ces dividendes disproportionnés, de ces niches et de ces optimisations fiscales. On proposera de rapatrier l’argent — taxation du capital, ISF rétabli, surcote, fin des niches — comme on récupère ce qui aurait été dérobé. L’histoire flatte parce qu’elle nomme un voleur. Elle dispense d’efforts collectifs : ceux d’à côté paieront. Vérification faite, les recettes se chiffrent en dizaines de milliards. La cible est de cent quarante-cinq pour le seul bloc social. Quand le compte ne tombe pas, on ira le chercher où il est : dans les classes moyennes — qui auront voté pour le contraire.
Nous entendrons ensuite celle ou celui qui désigne l’étranger comme coupable. On nous parlera de frontières trouées, de prestations détournées, de quartiers abandonnés. On proposera la fermeture, le tri, la conditionnalité. L’histoire flatte parce qu’elle nomme un intrus. Elle dispense d’efforts collectifs : c’est l’autre qui paiera, en ne venant plus. Vérification faite, les économies les plus volontaristes se chiffrent en quelques milliards d’euros annuels, moins de quatre pour cent de la cible. Le presque-tout reste à faire.
Nous entendrons enfin le camp de la raison, celle ou celui qui ne désigne plus personne mais se positionne comme la seule alternative possible au chaos des extrêmes. La leçon des deux premiers récits aura été tirée : à force d’être trop simples, ils sont insuffisants. Une voie médiane sera proposée — quelques milliards par-ci, quelques milliards par-là, jamais d’arbitrage frontal, toujours la formule mesurée. La voix portée sera celle de ceux qui ont déjà gouverné depuis 2017, et le discours sera la prolongation, sous des visages neufs, d’une trajectoire qui produit cinquante milliards de dette nouvelle chaque année.
Aucun des trois n’invoquera un seul des cent quarante-cinq milliards qu’il faut trouver, une réforme du statut de la fonction publique, une refondation du système de santé, un Plan Mistral pour l’intelligence artificielle souveraine, ou une renégociation de traité européen.
À mesure que la campagne avancera, ces récits chercheront moins à convaincre notre raison qu’à mobiliser nos émotions. La peur, surtout. Peur des extrêmes, peur de la guerre qui guette, peur de l’inconnu, peur de l’autre. Peur du voisin qui pourrait voter mal. Peur de ce que nous deviendrions si nous votions nous-mêmes mal.
Nous devrons être prêts. Nous devrons être lucides. La grille qui suit n’est pas faite pour récompenser le candidat le plus séduisant. Elle est faite pour distinguer celui qui propose un mandat de ceux qui proposent un récit. La séduction se mesure à l’instant. Le mandat se mesure à 2032.
Neuf questions au candidat
Aucune n’est piège. Aucune n’est idéologique. Toutes sont des questions de clarté, de cohérence, de courage.
1. Le diagnostic. Nommez-vous les quatre verrous — 1945, 1958, 1981, 1992 — comme la mécanique unique d’un blocage cumulé, et désignez-vous l’aristocratie d’État qui en assure depuis quarante ans la maintenance ?
2. La cible. Vous engagez-vous publiquement sur un chiffrage d’au moins cent quarante-cinq milliards d’euros d’économies annuelles sur le bloc social d’ici 2032, et de quarante milliards sur le bloc souverain — recoupé par la Cour des comptes — ou proposez-vous un autre chiffre que vous documentez devant les Français ?
3. Les leviers. Activez-vous les neuf leviers simultanément — bloc souverain, statut de la fonction publique, recouvrement de la fraude, retour à 65 ans, réforme du travail, Chantier Laroque sur la santé, sur la solidarité, sur les aides aux entreprises, Plan Mistral — ou en évitez-vous trois pour préserver une coalition ?
4. L’IA. Avez-vous une doctrine d’État sur l’intelligence artificielle, ou s’agit-il d’une mention de campagne ? Faites-vous de la révision de l’AI Act le premier combat européen du quinquennat ?
5. L’Europe. Savez-vous dire ce que vous irez chercher à Bruxelles — règles budgétaires, politique commerciale, immigration, défense — selon une doctrine cohérente, et non par inventaire ?
6. La parole. Pouvez-vous parler d’immigration, d’islam politique, de dette, d’aristocratie d’État, sans les précautions oratoires qui vident chaque phrase de sa substance avant qu’elle n’atteigne son destinataire ?
7. Le statut. Acceptez-vous de toucher au statut de la fonction publique sur le modèle nordique, et au pantouflage, par des règles de séparation réelles assorties de sanctions effectives ? Acceptez-vous un spoils system limité aux deux cent cinquante postes stratégiques de l’État ?
8. La simultanéité. Engagez-vous la rupture en un seul tenant, ou proposez-vous les étapes — méthode qui a fait échouer toutes les réformes structurelles depuis Juppé 1995 ?
9. Le mandat. Soumettez-vous, avant l’élection, les arbitrages structurels que vous porterez, en acceptant des consultations explicites — référendum, vote bloqué, ratification populaire ? Ou demandez-vous un blanc-seing déguisé en programme ?
Une coalition qui ne peut honnêtement répondre à ces questions parce que ses propres fondements l’en empêchent — qu’elle se réclame d’un héritage qu’il faut refonder, qu’elle dépende de corps intermédiaires qu’il faut bousculer, qu’elle survive à l’arithmétique de l’aristocratie d’État qu’il faut déloger — n’est pas en mesure de porter ce mandat, quels que soient les drapeaux qu’elle agite.
Un candidat qui esquive n’est pas sérieux. Un candidat qui prétend répondre oui en restant dans la méthode centriste — nommer les problèmes sans trancher entre les intérêts contradictoires, promettre le changement sans désigner les perdants — est la forme la plus dangereuse de l’imposture, parce que la plus facile à confondre avec le sérieux.
Le moment du peuple
À ce jour, personne n’est désigné. Aucun parti n’a la culture politique nécessaire pour porter un mandat de cette nature. La gauche traditionnelle est minée par sa nostalgie de 1981. La droite est divisée entre conservatisme social et libéralisme économique, entre centrisme européiste et souverainisme. Le centrisme est devenu immobilisme. Le Rassemblement National est sur des questions d’identité plutôt que de redressement. La France insoumise propose l’exact inverse de ce sursaut.
Mais l’Histoire l’enseigne avec une régularité plus profonde. Les femmes et les hommes du sursaut ne sont jamais désignés à l’avance. Schröder ne l’était pas en 2002 — il avait fait campagne contre la guerre en Irak, pas pour l’Agenda 2010. Draghi ne l’était pas en 2021 — banquier central appelé d’urgence dans un pays au bord du gouffre. Thatcher ne l’était pas en 1975 — outsider qui battit le favori conservateur contre tout pronostic. Chrétien ne l’était pas en 1990 — vétéran que la classe politique canadienne donnait pour fini. Tous se sont révélés parce que les circonstances n’avaient laissé aucune alternative.
Seule la nécessité provoque le sursaut. L’Allemagne a refondé son marché du travail en 2003 parce que cinq millions de chômeurs ne lui laissaient plus le choix. La Suède a refondé sa fiscalité et ses retraites en 1991 au sortir de la pire crise bancaire de son histoire. Le Canada a redressé ses finances en 1995 sous l’humiliation d’un éditorial du Wall Street Journal qui l’avait qualifié de pays du tiers-monde honoraire. L’Italie a refondé son statut de la fonction publique en 1997 parce que Maastricht l’exigeait d’un pays au bord du décrochage. Aucune de ces démocraties n’a choisi le sursaut par confort. Toutes l’ont arraché par nécessité.
C’est la même loi qui révèle les dirigeants et qui réforme les peuples. La nécessité. Pas les calculs, pas la peur, pas les promesses — la nécessité. Et la nécessité française est désormais nommée, chiffrée, démontrée, irrépressible. Elle n’est pas une opinion. Elle est un fait que douze chapitres ont posé.
La nécessité produit le sursaut. Le mandataire le transforme en mandat. Le peuple, en signant, le rend irréversible.
La nécessité a deux manières d’entrer dans l’Histoire. Celle qui choisit. Celle qui subit. Aucune troisième voie n’a jamais existé.
Paul Corey