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Connaissez-vous nos prix Nobel (en économie) ? (3/4)

1983, 1988, 2014, 2019

Connaissez-vous nos prix Nobel (en économie) ? (3/4)

La France a produit quatre Prix Nobel d’économie. Quatre clés pour comprendre son propre destin. Quatre clés qu’elle s’obstine à ne jamais utiliser.

Jean Tirole (né en 1953) — Nobel 2014

Polytechnicien, ingénieur des Ponts, doctorat au MIT. Aujourd’hui directeur de l’École d’économie de Toulouse, l’une des rares institutions économiques mondialement compétitives en France. Archétype de l’économiste appliqué moderne : il prend des problèmes réels — réguler une concession, comprendre une plateforme numérique — et leur donne un cadre théorique rigoureux.

Il a développé une boîte à outils complète pour réguler les marchés modernes, dominés non par une multitude d’acteurs en concurrence pure mais par quelques firmes puissantes : monopoles naturels, asymétries d’information, marchés bifaces, plateformes.

Premier apport : la régulation sous information asymétrique (avec Laffont)

Imaginez l’État qui doit fixer le prix de l’électricité que vend EDF. Il veut un prix juste : ni trop élevé (pour protéger les consommateurs), ni trop bas (pour qu’EDF investisse et entretienne le réseau). Mais un problème fondamental : seule EDF connaît son vrai coût de production. L’État, lui, ne le connaît pas.

Deux solutions classiques, toutes deux mauvaises.

Solution 1 — le « coût + marge raisonnable » : l’État rembourse les coûts déclarés et ajoute une marge. Conséquence : EDF n’a aucun intérêt à devenir efficace, puisque toute économie est immédiatement répercutée dans le prix. L’entreprise s’endort, les coûts dérivent.

Solution 2 — le prix plafond fixe : l’État impose un prix maximum. Conséquence inverse : EDF garde tout gain de productivité, mais peut sacrifier la qualité ou la sécurité pour économiser.

L’idée géniale de Tirole et Laffont : au lieu d’imposer un seul contrat, le régulateur propose un menu. Par exemple : « contrat A — vous gardez 80 % de vos gains de productivité mais vous assumez les pertes » ou « contrat B — vous gardez 20 % des gains mais vous êtes protégé des pertes ». Une entreprise qui se sait efficace choisira A. Une entreprise moins sûre d’elle choisira B. Par son choix, l’entreprise révèle ce qu’elle est — ce que le régulateur ne pouvait pas observer directement. L’information cachée devient lisible, et l’incitation à l’efficacité revient.

C’est ce qu’on appelle un mécanisme révélateur. Le régulateur n’a plus besoin de connaître les coûts : il laisse l’entreprise les avouer par son comportement.

Second apport : les marchés bifaces (avec Rochet)

Un marché classique a un vendeur et un acheteur. Un marché biface a une plateforme au milieu, qui sert deux populations différentes en même temps, et dont la valeur dépend des deux à la fois.

Exemple : Visa. La carte doit attirer simultanément les commerçants (qui acceptent la carte) et les porteurs (qui l’utilisent). Si aucun commerçant ne l’accepte, aucun consommateur ne la veut. Si aucun consommateur ne la possède, aucun commerçant n’a intérêt à l’accepter. Les deux côtés se conditionnent mutuellement.

Conséquence sur les prix : la logique habituelle (« je vends à mon coût plus une marge ») ne s’applique plus. La plateforme peut subventionner massivement un côté pour attirer l’autre. Pour Google, c’est le même principe : gratuit pour l’utilisateur, payant pour l’annonceur — parce que sans utilisateurs il n’y a pas d’audience à vendre, et sans annonceurs il n’y aurait pas de moteur gratuit. Pour Amazon : prix bas pour l’acheteur, commission pour le vendeur tiers.

Pourquoi c’est crucial pour la régulation : un économiste qui regarde Google avec les outils anciens dirait « le prix est zéro, donc il n’y a pas de marché à réguler ». Faux. La valeur s’échange ailleurs, sur l’autre versant. Toute la régulation contemporaine des GAFAM — abus de position dominante, frais d’interchange bancaire, app stores — repose désormais sur ce cadre.

Tirole a donné aux États deux choses : un moyen de réguler intelligemment des entreprises dont ils ne connaissent pas les coûts, et un cadre pour comprendre les plateformes numériques où les prix ne disent plus la vérité du marché.

La France, qui possède une administration pléthorique et une longue tradition de régulation, n’utilise quasiment jamais ces outils. Elle régule par décrets, par seuils, par interdictions — pas par mécanismes incitatifs. Elle régule beaucoup, mais rarement bien.

Paul Corey