Lire le livre

France : la phobie du privé, la MAINMISE du public

La double serrure qui bloque le pays

France : la phobie du privé, la MAINMISE du public

La France se trouve dans une configuration rare parmi les pays développés : dette à 115 % du PIB, déficit autour de 6 %, dépense publique proche de 58 % du PIB, et un modèle social soumis à de fortes tensions. Ce modèle a été conçu pour les Trente Glorieuses — démographie dynamique, croissance soutenue, industrie forte, plein emploi — dont plusieurs piliers se sont depuis progressivement fragilisés.

Ces déséquilibres ne relèvent ni de la malchance ni de simples crises conjoncturelles. Ils résultent en grande partie d’une double spécificité structurelle : une défiance historique envers le privé et un poids déterminant de la haute administration dans l’ensemble des leviers de décision publique.

Cette double serrure freine toute réforme profonde. D’un côté, la conviction persistante que le social doit être public, obligatoire et centralisé. De l’autre, un système de gouvernance avec un “entre-soi” généralisé de la haute administration dans tous les lieux de pouvoir et des contre-pouvoirs qui la protège. Le pays peine ainsi à concilier flexibilité économique et renouvellement de ses élites dirigeantes : le statu quo s’installe.

LE TABOU DU “PRIVÉ”

La France consacre environ 33 % de son PIB aux dépenses sociales — près de dix points de plus que la moyenne des pays comparables. Cet écart ne traduit pas nécessairement une générosité supérieure, mais un choix d’organisation : un modèle social largement public, obligatoire et administré, où l’intervention privée reste souvent perçue comme secondaire ou suspecte.

Dans la plupart des pays développés, les retraites reposent sur un équilibre entre répartition et capitalisation (Pays-Bas, Suède, Canada, Australie). Les systèmes de santé combinent généralement une couverture publique de base et une participation structurante d’acteurs privés (Allemagne, Suisse). La France privilégie un modèle où le public demeure dominant et structurant, le privé intervenant surtout en complément.

Cette organisation entraîne trois conséquences majeures.

L’absence de levier financier alternatif. Toute hausse des besoins sociaux se traduit principalement par davantage de prélèvements ou de dette. Là où d’autres pays mobilisent l’épargne privée, la capitalisation collective ou la concurrence d’assureurs, la pression repose en France d’abord sur les finances publiques.

La rigidité du système. Un modèle fortement administré s’adapte plus difficilement aux évolutions démographiques, technologiques et économiques. Le vieillissement met sous tension un système de retraite essentiellement fondé sur la répartition, tandis qu’un système de santé très centralisé peine parfois à arbitrer entre innovation, prévention, coûts et qualité.

La déresponsabilisation politique. Lorsque la protection sociale est perçue comme exclusivement publique, toute réforme tend à être vécue comme un recul social plutôt que comme une adaptation structurelle. Le débat se fige alors dans une opposition stérile entre défense du public et démantèlement social.

Pendant ce temps, plusieurs pays — notamment nordiques — combinent haut niveau de protection sociale, marchés du travail plus flexibles, confiance institutionnelle élevée et forte capacité d’innovation. Ils dépensent souvent autant pour la protection sociale que la France, mais ont réformé ce que la France tend à sanctuariser.

LA MAINMISE DU “PUBLIC”

Le second verrou est institutionnel. La France se perçoit comme une démocratie solidement encadrée par ses contre-pouvoirs : Conseil constitutionnel, Conseil d’État, Cour des comptes, ARCOM… Leur légalité ne fait aucun doute. Mais leur légitimité démocratique directe peut être interrogée : aucune de ces institutions ne procède du suffrage universel, leurs membres étant désignés par les plus hautes autorités de l’État selon des procédures formellement conformes mais très verticales. Elles représentent moins la société que l’État lui-même.

C’est un choix propre à la Ve République : privilégier une démocratie de contrôle institutionnel plutôt qu’une démocratie de représentation directe. Le Conseil constitutionnel en offre un exemple : sur neuf membres, six sont désignés par des autorités politiques. Depuis l’inversion du calendrier électoral en 2002, l’alignement entre exécutif et majorité parlementaire est devenu fréquent, renforçant une homogénéité sociologique déjà marquée — anciens ministres, parlementaires, hauts fonctionnaires, magistrats de haut rang, issus souvent des mêmes formations et des mêmes cercles.

Cette concentration administrative s’appuie aussi sur un mécanisme plus discret mais déterminant : le va-et-vient permanent entre haute fonction publique et pouvoir politique, entre public et privé, rendu possible par le système des corps. En France, une part importante des inspecteurs des finances rejoint le secteur privé dans les dix ans. Mais le phénomène le plus structurant n’est pas tant le passage vers le privé que le passage vers le politique avec garantie de retour.

Un haut fonctionnaire peut devenir ministre, président, parlementaire ou conseiller politique tout en conservant son statut et la certitude de réintégrer son corps d’origine une fois son mandat terminé. Cette sécurité crée un conflit d’intérêts structurel : comment transformer en profondeur une administration quand on sait qu’on y retournera ? Comment remettre en cause des règles dont on reste soi-même bénéficiaire ?

Depuis 1958, une proportion significative des plus hauts responsables politiques français est issue des grands corps administratifs, notamment de l’ENA. La tentative de suppression de cette école en 2021 illustre cette difficulté : changement d’intitulé et réorganisation institutionnelle, mais maintien des logiques de classement, de corps et de trajectoires administratives. Réformer un système dont on est soi-même issu et dont dépend une partie de sa carrière reste complexe.

Par essence, avec une certaine dose d’hypocrisie, la France rejette le spoils system américain au nom de la “neutralité” administrative. Mais elle connaît une forme de politisation indirecte, reposant sur la continuité des élites, la stabilité des réseaux et l’imbrication étroite entre administration et pouvoir politique. Les relations institutionnelles comptent parfois autant que la légitimité électorale, et la continuité administrative peut devenir un frein au changement.

Environ 5,7 millions d’agents publics relèvent d’un statut spécifique : forte sécurité de l’emploi, avancement encadré, règles disciplinaires propres. À titre de comparaison, la Suède ne connaît plus de statut juridique formel du fonctionnaire, et au Danemark la majorité des agents publics relève du droit commun du travail. Le risque est celui d’un système où la responsabilité politique se dilue : élus, administration, grands corps et architecture institutionnelle s’entremêlent au point que l’on ne sait plus clairement qui décide ni qui répond.

POUR S’EN SORTIR

Desserrer ces deux verrous sera difficile, mais constitue sans doute une condition du retour durable à la prospérité. La France n’a pas besoin de bouleverser son modèle, mais de s’inspirer pragmatiquement de pays comparables comme le Danemark ou la Suisse.

Sur le plan économique et social : introduire progressivement une part de capitalisation dans les retraites pour consolider la répartition ; clarifier un système de santé assumant une couverture publique universelle de base complétée par des acteurs privés responsabilisés ; développer des mécanismes d’assurance mixte dans certains domaines (dépendance, chômage, formation). Il s’agit d’admettre que le privé peut être non pas l’adversaire du social, mais un outil de financement, d’innovation et d’efficacité.

Sur le plan institutionnel : repenser la désignation des contre-pouvoirs pour renforcer pluralisme et légitimité ; moderniser la fonction publique en rapprochant progressivement certaines règles du droit commun ; créer les conditions d’une alternance administrative réelle, où le temps institutionnel accompagne le temps démocratique.

L’objectif n’est pas un État plus faible, mais un État recentré sur ses missions essentielles — éducation, justice, sécurité, recherche — et capable de faire confiance aux forces vives du pays. Une liberté économique réelle doit s’accompagner d’une solidarité réelle mais conditionnelle. Un entrepreneur doit être reconnu non comme une exception, mais comme un acteur contribuant à la prospérité collective.

Les atouts existent : ingénieurs de haut niveau, productivité horaire élevée, infrastructures solides, accès universel aux soins. Ce qui manque souvent, c’est le comburant : un environnement où le marché fonctionne entre acteurs libres, informés et indépendants, avec la capacité d’entreprendre, d’échanger, d’innover et de réformer.

Pour retrouver confiance et souveraineté, la France devra refonder à la fois son modèle social et ses institutions. La question n’est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais quand — et dans quelles conditions. Combien de temps encore le pays pourra-t-il ignorer ces contraintes sans compromettre durablement sa prospérité ?

Paul Corey