Le tout-public est en phase terminale. Le privé peut aider.
Édito WOW! · 11 avril 2026

Il y a en France une religion d’État. Elle n’a pas de de Dieu, mais elle a un dogme.
Le public est le bien, le privé est le mal.
Ce catéchisme traverse les partis, irrigue les syndicats, structure le débat depuis des décennies. Il est aussi, aujourd’hui, en train de tuer ce qu’il prétend défendre.
Le paradoxe est là, cruel et chiffré. La France consacre 57 % de son PIB à la dépense publique — deuxième rang mondial. Ses urgences sont saturées. Ses déserts médicaux s’étendent. Son système de retraites engendre des crises politiques à répétition. Un pays peut être champion du monde de la dépense sociale et continuer, malgré tout, à s’appauvrir en services. C’est la conséquence logique d’un monopole épuisé qui refuse de se regarder en face.
Un héritage glorieux devenu prison mentale
Ce système avait une cohérence. Celle des Trente Glorieuses, où la démographie ascendante, l’industrie souveraine, le plein emploi et la croissance formaient un socle inébranlable — celui-là même qui finançait à la fois la Sécurité sociale, le Concorde et le TGV. Un État en pleine expansion, des projets démesurés, une nation qui se croyait capable de tout porter seule. Elle l’était, peut-être. À ce moment-là.
Ce socle s’est effondré. Le système, lui, est resté intact. Et avec lui, le dogme.
Depuis, chaque tentative de réforme se heurte au même mur : toucher à l’architecture du financement, c’est trahir les valeurs. Introduire du privé dans la santé, c’est livrer les malades au marché. Ouvrir les retraites à la capitalisation, c’est abandonner les vieux aux spéculateurs. Cette confusion entre l’outil et les valeurs qu’il sert touche à la superstition. Ce qui n’est guère utile.
Le monopole ne protège plus. Il s’épuise.
La réalité arithmétique est sans appel. La dette publique atteint 113 % du PIB. Le déficit s’établissait à 5,8 % en 2024. La charge des intérêts dépasse désormais le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche. Les retraites sont quasi exclusivement organisées par répartition obligatoire, sans capitalisation significative. La santé est financée à 80 % par l’assurance maladie publique. La dépendance — risque central du vieillissement — est prise en charge par des dispositifs publics chroniquement sous-financés, sans alternative structurée.
Le résultat est mécanique : quand les besoins sociaux augmentent, le seul levier disponible est davantage de prélèvements ou davantage de dette. Un système sans filet de secours, fondé sur pilier qui vacille car les trente glorieuses sont loin derrière. Ce qui est en cause c'est l’architecture choisie pour financer la solidarité, pas le principe de solidarité. C'est une question technique.
Ce que le dogme empêche de voir
Les nations auxquelles la France se réfère volontiers ont toutes fait un choix différent. Sans renoncer à l’universalité. Sans sacrifier la solidarité. En refusant simplement le monopole.
Les Pays-Bas ont bâti l’un des systèmes de retraite les plus solides du monde sur trois piliers : pension publique de base, fonds professionnels semi-obligatoires, épargne individuelle. Ces fonds gèrent près de 180 % du PIB néerlandais — une réserve colossale qui absorbe les chocs démographiques sans crise politique.
En Australie, la superannuation oblige depuis 1992 employeurs et salariés à cotiser dans des fonds privés réglementés à hauteur de 11,5 % du salaire brut. Résultat : un patrimoine retraite national de plus de 3 500 milliards de dollars australiens, soit 130 % du PIB, géré sous supervision publique stricte.
La Suède offre peut-être l’exemple le plus instructif. En 1998, confrontée au même choc démographique que la France, elle a conduit une réforme profonde de son système de retraites — introduction d’un compte notionnel individuel, part de capitalisation obligatoire — sans grève générale, sans crise de régime. Pourquoi ? Parce que le financement mixte rendait la contrainte visible et la responsabilité partagée. Les Suédois comprenaient mécaniquement ce que les Français ressentent comme une trahison : que l’équilibre du système dépend aussi d’eux, pas seulement de l’État.
Ces pays sont des démocraties sociales. Elles ont compris une chose simple : le privé encadré n’est pas l’ennemi du public. Il en est le prolongement naturel quand le public seul ne suffit plus.
“Encadré par qui ?” — L’objection centrale
C’est ici que le débat français déraille systématiquement. Dès que le mot “privé” apparaît, l’objection surgit : et si l’État est trop faible pour encadrer ? Et si le marché dévore les garanties ?
D’abord, un constat : l’État français n’est pas faible — il est mal orienté. Il consacre une énergie considérable à gérer lui-même ce qu’il pourrait réguler à moindre coût. Encadrer des fonds de pension n’exige pas les mêmes moyens que les administrer directement. Les régulateurs néerlandais, australiens, suédois le font avec des administrations bien moins lourdes que la nôtre.
Ensuite, une précision : le privé encadré n’est pas le marché libre. C’est un acteur privé opérant sous contraintes publiques fortes — obligations de couverture, plafonds de frais de gestion, garanties minimales de rendement, transparence imposée. C’est exactement ce que font les fonds de pension néerlandais sous la supervision de l’Autorité des marchés financiers néerlandaise, ou la superannuation australienne sous celle de l’APRA.
L’État choisit les règles du jeu. Il ne joue pas lui-même — et c’est précisément pour cela qu’il les fait mieux respecter.
Enfin, une question retournée : qui protège aujourd’hui les Français d’un système public en déficit structurel, incapable de garantir le niveau des pensions futures ? En vérité, le monopole public concentre le risque, au point de l’accroitre.
La complémentarité, pas la capitulation
Introduire une part de capitalisation dans les retraites, ce n’est pas abandonner la répartition — c’est lui donner un amortisseur. La répartition finance les retraités d’aujourd’hui. La capitalisation prépare celles de demain. Les deux logiques se complètent, comme deux jambes d’un même équilibre.
Clarifier un système de santé à deux étages assumés — couverture universelle de base financée par la solidarité nationale, complémentaires privées réellement responsabilisées sur les coûts et la prévention — ce n’est pas une médecine à deux vitesses. C’est reconnaître ce qui existe déjà dans les faits, le rendre cohérent, et en faire un levier d’efficacité plutôt qu’une source de confusion.
Construire des mécanismes mixtes pour la dépendance — cinquième risque de la protection sociale, le plus sous-estimé du vieillissement à venir — c’est anticiper plutôt que subir. En 2050, la France comptera 4 millions de personnes dépendantes contre 1,3 million aujourd’hui. Aucun budget public ne pourra absorber seul ce choc. Le choix n’est pas entre public et privé : il est entre une architecture mixte choisie et une faillite subie.
Ouvrir la protection sociale au privé encadré, c’est aussi redonner du pouvoir d’achat : moins de prélèvements obligatoires, plus de choix réels. C’est de la mécanique, pas de l’idéologie.
Ce que le monopole produit en politique
La réforme des retraites de 2023 a déclenché des mois de mobilisation pour deux ans de décalage d’un âge légal. En Suède, une transformation bien plus profonde avait été conduite sans heurts. Les Suédois ne sont pas naturellement plus raisonnables. Mais, quand le social est entièrement public, toute réforme est une amputation que l’État inflige à ses citoyens. Quand le financement est partagé, la réforme devient un rééquilibrage collectif que les citoyens comprennent parce qu’ils en voient les paramètres.
Le monopole public produit une double dépendance: financière et politique. Il confisque le débat. Il transforme l’arithmétique en idéologie et la nécessité en trahison.
Sauver la solidarité, c’est l’ouvrir.
La France ne sortira pas de l’impasse par des coupes ponctuelles, ni par de nouvelles hausses de prélèvements. Elle n’en sortira que lorsqu’elle acceptera que la solidarité moderne est une architecture partagée entre l’État, les employeurs, les individus et des marchés encadrés.
Défendre si obstinément l’outil au nom des valeurs, c’est prendre le risque de détruire les valeurs en croyant sauver l’outil.
Le tout-public est malade. Ce n’est pas le privé qui l’a rendu malade. Mais c’est avec le privé qu’il guérira — ou pas du tout.
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Paul Corey