Quand le bilan devient hors-SUJET (2/2)
Ne pas confondre devis et facture

Le 2 novembre 2022, au Sénat, Gabriel Attal, ministre des Comptes publics, balaie un amendement d’une phrase : « Dire que l’on va supprimer 125 000 postes de fonctionnaires sans préciser, ce n’est pas crédible. »
Le 2 juillet 2026, le même homme en promet 100 000. Entre les deux, le chiffre a légèrement diminué. L’homme, lui, a changé de côté du bureau.
La campagne présidentielle commence par un exercice familier. On aligne les propositions, on compare les chiffrages, on classe les candidats selon l’ambition affichée. On peut. Mais on ne compare alors que des catalogues, pas des candidats.
Trois d’entre eux ne partent pas d’une page blanche. Édouard Philippe a dirigé le gouvernement pendant trois ans, avec une majorité absolue à l’Assemblée. Gabriel Attal a tenu les Comptes publics, l’Éducation nationale, puis Matignon. Bruno Retailleau a exercé treize mois durant, du 21 septembre 2024 au 12 octobre 2025, la responsabilité directe de l’ordre, de la sécurité et de l’immigration place Beauvau.
Chacun a déjà rencontré ce que les autres se contentent encore de promettre : le pouvoir.
C’est ici qu’opère ce que l’on pourrait nommer l’amnistie programmatique. Un programme neuf efface un bilan ancien, remet les compteurs à l’ambition et transforme l’expérience du pouvoir en simple argument de compétence.
Pour nos dirigeants, le devis remplace la facture.
On ne juge pourtant pas un maçon sur ses nouveaux croquis lorsque ses murs sont encore debout dans la rue d’à côté — ou, pire, lorsqu’ils se sont écroulés.
Leurs responsabilités n’étaient pas identiques. Il serait injuste d’attribuer à Retailleau l’ensemble du bilan économique du pays, comme d’oublier les crises traversées par Philippe ou l’absence de majorité subie par Attal. Mais chacun doit répondre de ce qu’il contrôlait réellement — et expliquer pourquoi il a accepté ce qu’il ne contrôlait pas.
Philippe a gouverné dans des conditions devenues exceptionnelles : majorité absolue, croissance, sortie de la procédure européenne pour déficit excessif. Son gouvernement a fait adopter les ordonnances sur le travail et la réforme de la SNCF. Le bilan possède donc un actif.
Mais les engagements les plus lourds sont restés sur le devis. L’objectif de supprimer 120 000 emplois publics a été abandonné en 2019. Avant même le Covid, la dette demeurait voisine de 98 % du PIB, presque au même niveau qu’à son arrivée. Les mesures décidées après la crise des gilets jaunes ont représenté près de dix milliards d’euros. Quant au régime universel de retraite promis en 2017, il n’est jamais entré en vigueur. Le 11 janvier 2020, Philippe en retirait provisoirement l’âge pivot ; deux mois plus tard, le Covid suspendait l’ensemble du projet.
Il propose aujourd’hui de ramener le déficit public à 2 % du PIB en 2032. Il a montré qu’il savait faire adopter une réforme. Il n’a pas démontré qu’il savait tenir jusqu’au bout une transformation budgétaire.
Le cas Attal est plus direct encore. Le budget pour 2024 qu’il a hérité à Matignon visait un déficit de 4,4 % du PIB. Il a bien tenté de freiner : dix milliards d’euros de crédits annulés en février, dix milliards supplémentaires annoncés en avril. L’année s’est pourtant terminée à 5,8 %, tandis que la dette augmentait de plus de 200 milliards d’euros. Il n’avait ni construit seul cette trajectoire ni gouverné pendant toute l’année ; la dissolution a interrompu son action.
Mais il avait été ministre des Comptes publics avant de devenir Premier ministre. Les comptes relevaient précisément de la compétence qu’il revendiquait.
En 2022, il jugeait non crédible une suppression massive de fonctionnaires faute de préciser où prendre les postes. Candidat, il annonce 100 000 départs volontaires et sept milliards d’euros d’économies, tout en préservant l’Éducation nationale, les Armées, la Justice et l’Intérieur. Son projet concerne aussi les collectivités locales, sans répartition précise entre les différents versants de la fonction publique. La question qu’il posait au Sénat attend toujours sa réponse : où prendra-t-il les postes ?
Attal ne subit pas seulement son bilan. Il a lui-même formulé le critère permettant de juger son nouveau devis.
À Beauvau, la fermeté de Retailleau a produit des résultats mesurables, mais contrastés. Sur l’ensemble de 2025, dont il a dirigé le ministère jusqu’au 12 octobre, les admissions exceptionnelles au séjour ont reculé de 35 %, les naturalisations par décret de 13,5 % et les éloignements forcés ont progressé de 13,5 %. Dans le même temps, 377 462 premiers titres de séjour ont été délivrés, soit une hausse de 9,2 %, entièrement portée par les protections humanitaires.
Retailleau a donc resserré les leviers sur lesquels ses circulaires pouvaient agir. Il n’a pas inversé le mouvement global, en partie déterminé par l’asile, les juges, les accords internationaux et la législation. Son bilan n’est ni nul ni conforme à l’image d’une fermeture générale. Il a resserré les robinets qu’il commandait ; le niveau de la cuve a continué de monter.
Il promet désormais de réduire de 250 000 à 300 000 le nombre de fonctionnaires, dans un appareil d’État qu’il n’a jamais administré dans son ensemble.
L’histoire récente donne la mesure de l’écart entre les nombres annoncés et les décisions exécutées. En 2017, François Fillon promettait 500 000 suppressions. En 2022, Valérie Pécresse en annonçait 200 000. Emmanuel Macron s’était engagé sur 120 000 : la loi de finances pour 2018, première année pleine du quinquennat, n’en programmait que 1 660 dans la fonction publique d’État, avant l’abandon de l’objectif après les gilets jaunes.
Le chiffre, même arrondi, survit rarement au contact du réel.
Comparer les programmes n’a jamais vraiment suffi. En 2027, l’exercice devient franchement trompeur si l’on efface les bilans. Trois candidats ont exercé le pouvoir et leurs décisions sont documentées, datées, chiffrées. La matière existe. Reste à s’en servir.
La bonne grille tient en cinq questions. Qu’avait-il annoncé ? Quels pouvoirs détenait-il ? Qu’a-t-il décidé ? Qu’a-t-il obtenu ? Et pourquoi sa nouvelle promesse réussirait-elle davantage ?
Cette architecture mesure un taux de conversion : la part d’une annonce qui devient décision, puis la part d’une décision qui devient résultat. Un candidat capable d’exhiber ce taux mérite qu’on lui accorde du crédit. Celui qui l’esquive en sollicite un sans garantie.
Leur bilan soulève aussi une sixième question, plus inconfortable : pourquoi ont-ils accepté d’exercer une responsabilité dont ils savaient ne pas maîtriser tous les moyens ?
Ils répondront sans doute qu’il fallait franchir une marche. Accepter hier un pouvoir incomplet pour conquérir demain le pouvoir entier. Consentir aux compromis pour acquérir l’expérience, l’influence et la légitimité qui permettront enfin de ne plus en faire. L’explication peut s’entendre. La politique exige des étapes. L’opposition ne transforme rien.
Mais l’explication doit pourtant être démontrée.
Cette “marche” leur a beaucoup apporté. Philippe est devenu une figure présidentielle. Attal a acquis à 34 ans le titre d’ancien Premier ministre. Retailleau est passé du Sénat à une stature nationale.
Pour chacun, le bénéfice personnel de la fonction était immédiat et certain : notoriété, influence, réseaux, prestige, crédibilité. Le bénéfice collectif demeurait futur et conditionnel.
Ce n’est pas nécessairement l’intérêt personnel qui a guidé leur choix. Une capacité d’action partielle peut sincèrement sembler préférable à l’impuissance.
Mais on ne peut pas capitaliser la fonction comme preuve de compétence et invoquer ses limites pour effacer le résultat.
On ne peut pas inscrire le titre à l’actif de sa carrière et abandonner les contraintes au passif du pays.
L’« État profond » fournit une autre explication commode. Il ne s’agit pourtant pas d’un pouvoir caché, mais de l’État réel : un président, un Parlement, une administration, des juges, des règles européennes, des intérêts organisés, des bénéficiaires et des électeurs. Tous ces obstacles existaient avant leur nomination. Ils ne les ont pas découverts en entrant dans leur bureau.
Le pouvoir est la capacité d’agir. Le mandat est l’autorisation démocratique d’en faire supporter le prix. La volonté est l’acceptation d’en assumer le coût politique.
Tous trois ont détenu une part du premier. Aucun n’a clairement demandé le second. Et lorsque la résistance apparai, ils n’assument pas.
C’est le cœur du problème. Aucun des trois n’avait été élu pour exercer la fonction qu’il occupait. Philippe et Attal ont été nommés à Matignon. Retailleau a été nommé à Beauvau. Leur autorité était légale, leur légitimité démocratique indirecte, mais leur mandat personnel inexistant.
Ils n’étaient pas chargés d’appliquer leur propre programme. Ils avaient accepté de servir celui d’un autre, dans les limites fixées par un président, une majorité et une architecture institutionnelle qu’ils ne maîtrisaient pas entièrement.
Cela change la nature du bilan. On ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir exécuté un mandat que les électeurs ne leur avaient jamais confié.
En revanche, on peut leur demander pourquoi ils ont accepté une responsabilité dont ils connaissaient les limites, quelles décisions ils ont défendues, quels renoncements ils ont consentis et ce qu’ils ont réellement obtenu dans le périmètre qui leur appartenait.
Ils répondront probablement que cette nomination constituait une étape nécessaire. Qu’il fallait exercer un pouvoir incomplet pour acquérir l’expérience, la notoriété et la crédibilité permettant un jour de solliciter le pouvoir entier.
L’explication est recevable. Mais elle transforme leur passage au gouvernement en investissement politique personnel autant qu’en service rendu au pays.
La fonction leur a apporté une stature certaine. Son bénéfice pour la France reste, lui, à établir.
Un programme indique ce qu’un candidat voudrait faire. Un bilan révèle ce qu’il accepte de faire lorsqu’il exerce le pouvoir d’un autre. Une carrière montre enfin ce que cette expérience lui a personnellement apporté.
En 2027, la question n’est donc pas seulement ce qu’ils promettent de faire s’ils sont enfin élus. Elle est de savoir pourquoi ils ont accepté d’être nommés sans disposer du mandat nécessaire, ce qu’ils ont obtenu malgré cette limite et ce qui garantit qu’une élection leur donnerait demain les moyens qu’une nomination ne leur donnait pas hier.
Avant de demander à la France de les porter plus haut, ils doivent montrer jusqu’où leur précédente promotion a fait monter la France.
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Paul Corey