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Néolibéralisme

WOW! Kit de survie lexical · 2026

Néolibéralisme

Un mot que personne ne revendique et que tout le monde accuse. Qui circule dans les tribunes d’opposition, les thèses universitaires et les slogans de manifestation comme l’explication ultime de tout ce qui va mal — et qui, curieusement, ne figure dans le programme officiel d’aucun parti, d’aucun gouvernement, d’aucun think tank qui se serait un jour déclaré néolibéral…

C’est peut-être le seul courant de pensée dominant de l’histoire moderne à n’avoir jamais eu de militants assumés.

Le néolibéralisme est une doctrine économique et politique qui refonde, à partir des années 1930 puis de manière triomphante dans les années 1980, les principes du libéralisme classique contre ce qu’il perçoit comme ses deux grandes dérives : l’État-providence keynésien et la planification socialiste.

Il affirme que le marché n’est pas seulement un mécanisme d’allocation des ressources mais le mode de coordination le plus conforme à la liberté humaine — et que toute intervention publique visant à le corriger produit, à terme, plus de dommages que les imperfections qu’elle prétend réparer.

Son cœur de doctrine : la concurrence est une valeur, pas seulement un outil ; l’État doit non pas disparaître mais se mettre au service du marché plutôt que le contraindre.

Le terme naît lors du colloque Walter Lippmann de 1938, à Paris, où un groupe d’intellectuels — Hayek, von Mises, Raymond Aron, Wilhelm Röpke — tente de refonder le libéralisme après sa crise des années 1930. La Société du Mont-Pèlerin, fondée par Hayek en 1947, en devient le laboratoire discret. Pendant trente ans, ces idées restent marginales, étouffées par le consensus keynésien de l’après-guerre.

Puis viennent les chocs pétroliers, la stagflation, la crise de la dette — et soudain l’heure de Hayek et Friedman arrive. Thatcher en 1979, Reagan en 1980 en font le logiciel de gouvernement des démocraties anglo-saxonnes.

Le consensus de Washington l’exporte ensuite vers le monde entier via le FMI et la Banque mondiale : privatisations, dérégulation, liberté des capitaux, austérité budgétaire deviennent les prescriptions universelles du développement.

Ce qui rend le néolibéralisme intellectuellement sérieux et politiquement redoutable, c’est qu’il ne se présente pas comme une idéologie mais comme une technique. Il ne dit pas nous voulons une société plus inégale — il dit la concurrence produit l’efficacité, et l’efficacité produit la prospérité pour tous. Il ne supprime pas l’État — il le réoriente : moins régulateur, plus garant des conditions de la concurrence. Cette neutralité de façade est précisément ce qui lui permet de s’installer sans se nommer.

Le néolibéralisme ne se confond pas avec le libéralisme classique : là où Locke ou Smith pensaient la liberté contre le pouvoir arbitraire des monarques, le néolibéralisme pense la liberté contre la démocratie elle-même — contre la tentation des majorités d’utiliser l’État pour corriger le marché. C’est un glissement considérable, que ses défenseurs assument rarement.

Il se distingue du libertarisme, qui veut supprimer l’État ; le néolibéralisme veut le discipliner, pas le dissoudre — il a besoin de lui pour faire respecter les contrats, protéger la propriété, garantir la concurrence. Il ne se réduit pas au thatchérisme ou au reaganisme, qui en sont des déclinaisons politiques nationales, avec leurs propres compromis et leurs propres contradictions.

Dans le débat public, le mot est devenu un fourre-tout commode. On lui impute pêle-mêle la désindustrialisation, la financiarisation, la précarité, les inégalités, la marchandisation de l’éducation et de la santé, la crise de 2008 — et, selon certains, la montée des populismes qui en sont la réaction.

Ses défenseurs, quand ils acceptent le terme, répondent que ce qu’on lui reproche relève davantage de ses dérives que de ses principes, et que les alternatives historiques ont produit pire. Ses adversaires répondent qu’un système qui génère des crises à répétition tout en concentrant les richesses n’est pas une dérive : c’est un résultat.

Ce débat-là est réel et non résolu. Mais il est souvent court-circuité par l’usage du mot lui-même : dès qu’il apparaît, les positions se figent, les arguments cèdent la place aux anathèmes, et on discute moins d’économie que de camp.

Dans tous les cas, il est utile de ne pas confondre unr théorie économique du un logiciel de gouvernement avec une conspiration.

WOW! On Words — Kit de survie lexical · 2026

Paul Corey