Nucléaire français : pourquoi ce suicide industriel ?
Édito WOW! · 13 mars 2026

La France détenait l’un des systèmes électriques les plus performants et les plus décarbonés du monde. Elle a passé une décennie à l’affaiblir méthodiquement. Et elle tente aujourd’hui de reconstruire dans l’urgence ce qu’elle a délibérément fragilisé.
Le paradoxe est vertigineux. Dans un monde obsédé par la décarbonation de l’énergie, la France disposait déjà d’une solution éprouvée : une filière nucléaire complète, maîtrisée, reconnue dans le monde entier. Des réacteurs standardisés, une chaîne du combustible intégrée, des ingénieurs formés sur plusieurs générations, et une industrie capable de construire, exploiter et maintenir un parc unique au monde.
Cet avantage stratégique s’était constitué à la suite des chocs pétroliers des années 1970. Le programme nucléaire français avait alors permis de bâtir un système électrique à la fois fiable, relativement bon marché et très faiblement carboné. Pendant des décennies, la France a ainsi bénéficié d’une électricité parmi les moins émettrices de CO₂ d’Europe.
Ce modèle a été progressivement saboté de l’intérieur. Le tournant intervient en 2012.
Pour sceller un accord électoral avec les écologistes, François Hollande inscrit dans la loi un objectif politique : réduire la part du nucléaire dans la production d’électricité de 75 % à 50 %. Cet objectif ne répond à aucune contrainte climatique — le nucléaire est déjà l’une des sources d’énergie les moins carbonées — ni à aucune nécessité technique. Il répond à une logique d’équilibre parlementaire.
La politique énergétique d’une grande puissance industrielle bascule alors dans la logique des compromis de coalition. La fermeture de la centrale de Fessenheim devient le symbole de cette évolution. L’installation est encore en état de fonctionner, l’Autorité de sûreté nucléaire ne l’a pas condamnée, mais la décision politique est prise : la centrale doit fermer. Le message adressé à toute la filière est limpide.
Le nucléaire n’est plus considéré comme un pilier stratégique durable. Il devient une énergie en transition. Pour une industrie lourde qui raisonne sur des horizons de cinquante ans, ce signal est dévastateur. Les investissements ralentissent. Les sous-traitants réduisent leurs capacités ou se reconvertissent. Les compétences industrielles se dispersent. La continuité qui avait fait la force du programme nucléaire français commence à se fissurer.
Toute filière industrielle complexe obéit à une règle simple : on ne la met pas en pause sans dommages durables. Un pays ne reconstruit pas en deux ans ce qu’il a commencé à démanteler pendant dix.
Lorsque Emmanuel Macron arrive au pouvoir en 2017, beaucoup s’attendent à un réajustement. Il n’en est rien. La trajectoire décidée sous François Hollande est confirmée.
En novembre 2018, lors de la présentation de la stratégie énergétique française, le président annonce explicitement :
« Concrètement, 14 réacteurs seront arrêtés d’ici à 2035. Ce mouvement commencera à l’été 2020 avec l’arrêt définitif des deux réacteurs de Fessenheim. »
Dans le même temps, l’objectif politique de réduction de la part du nucléaire à 50 % du mix électrique est maintenu.
Pendant plusieurs années, la filière nucléaire française se retrouve ainsi dans une situation paradoxale : officiellement indispensable à la sécurité énergétique du pays, mais politiquement destinée à se contracter.
Cette ambiguïté stratégique paralyse les décisions industrielles. Les investissements sont retardés, les chaînes de compétences s’effritent et la filière entre dans une phase de fragilisation progressive.
Puis survient la guerre en Ukraine. La question énergétique redevient centrale et le discours politique bascule brusquement.
En février 2022, à Belfort, Emmanuel Macron annonce vouloir « reprendre le fil de la grande aventure du nucléaire civil en France » et lance un programme de construction de nouveaux réacteurs.
La rhétorique change complètement. Hier encore, l’objectif était de réduire le nucléaire. Aujourd’hui, il devient le pilier de la souveraineté énergétique et de la décarbonation.
La contradiction apparaît encore plus clairement dans les déclarations récentes du chef de l’État. Lors de sa visite sur le site nucléaire de Penly, il affirme que “la France doit prendre la tête d’une coalition internationale visant à tripler la capacité nucléaire mondiale.”
Autrement dit, la politique qui organisait hier la contraction du parc nucléaire français se présente désormais comme l’architecte de sa renaissance.
Mais une industrie ne se relance pas comme une promesse de campagne. Le premier EPR français, conçu à l’origine comme une vitrine technologique, est devenu le symbole des difficultés accumulées : retards, surcoûts, perte de continuité industrielle. La décennie d’hésitation stratégique a laissé des traces profondes.
Et la planification énergétique actuelle risque de prolonger cette incohérence. La nouvelle Programmation pluriannuelle de l’énergie — la PPE3 — tente en effet de poursuivre simultanément plusieurs objectifs difficiles à concilier. Elle prévoit à la fois la relance du nucléaire, l’accélération massive des énergies renouvelables intermittentes et l’électrification rapide de nombreux usages.
Or ces différents systèmes obéissent à des logiques industrielles très différentes. Le nucléaire fournit une électricité pilotable et stable. L’éolien et le solaire produisent de manière variable et intermittente. Pour assurer la stabilité du réseau, leur coexistence nécessite des investissements supplémentaires : renforcement des réseaux, capacités de secours, systèmes de stockage, mécanismes de soutien publics. Autrement dit, le système électrique se retrouve à financer deux logiques énergétiques parallèles.
Chaque composante peut être défendue isolément. Mais leur empilement produit mécaniquement un renchérissement global du système.L’électricité française, longtemps l’une des moins chères d’Europe, risque ainsi de devenir structurellement plus coûteuse.
Cette situation illustre un trait récurrent de la gouvernance française : la difficulté à assumer des choix stratégiques clairs face aux pressions politiques de court terme. Pendant un demi-siècle, la France avait construit un système énergétique cohérent. Elle peine désormais à choisir entre plusieurs trajectoires incompatibles.
La bien-nommée exception française : ne jamais choisir d’autre voie que celle du « en même temps »
Paul Corey