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Ronds-points : la France tourne en rond

De la maîtrise du contournement..

Ronds-points : la France tourne en rond

Selon Les Echos, la France construit en moyenne cinq ronds-points par jour depuis trente ans et devrait approcher les 61 500 fin 2026, pour 34 874 communes.

L’étude la plus reprise, celle du loueur DiscoverCars fondée sur OpenStreetMap, donne 42 986 ronds-points pour la France, soit 65 % de plus que le Royaume-Uni, deuxième avec 25 976, devant l’Italie (18 172), l’Espagne (15 053) et le Brésil (11 854).

Une autre estimation, plus haute, parle de 65 000 en France, soit environ six fois plus qu’en Allemagne, trois fois plus qu’en Grande-Bretagne et deux fois plus qu’en Espagne ou en Italie, mais elle vient d’un blogueur.

L’État lui-même ignore combien il en a construit. Un pays capable de bâtir des dizaines de milliers de carrefours sans les compter raconte quelque chose de lui-même.

Un record mondial: 664 ronds points par million d’habitants, contre 310 en Italie et Espagne, 39 aux Etats-Unis.

Le giratoire a tout pour séduire la France administrative.

Il fluidifie sans commander, organise sans trancher, rassure sans contraindre. Personne n’y attend au feu rouge, personne n’y décide pour les autres. On entre, on cède, on tourne.

Derrière cette mécanique de bitume se dessine une philosophie du pouvoir que nous pratiquons bien au-delà des routes : la démocratie giratoire, un système conçu pour éviter l’arrêt, au prix de toute direction.

L’histoire commence en 1907, place de l’Étoile, quand l’urbaniste Eugène Hénard organise la circulation autour de l’Arc de triomphe.

Le rond-point est alors une place, avec son monument, sa perspective, son ambition.

La suite relève du changement d’échelle.

Les giratoires se multiplient dans les années 1960 et 1970, puis explosent dans les années 1980 pour desservir les zones commerciales de périphérie.

La décennie est aussi celle de la décentralisation. Chaque commune veut son anneau, son terre-plein fleuri, sa sculpture, son inauguration.

Le rond-point devient la signature routière d’un pouvoir morcelé qui préfère l’aménagement à la vision.

En 1984, la France généralise la priorité à gauche. Celui qui circule dans l’anneau passe désormais avant celui qui veut y entrer.

En politique, la règle devient aussi doctrine, avec le même résultat. Depuis le tournant de la rigueur de 1983, le pays tourne en rond.

Les positions acquises circulent, les nouveaux venus patientent à l’entrée. Le salarié protégé, le propriétaire installé, la profession réglementée tournent en rond, tandis que le jeune, l’indépendant et le chômeur guettent un espace pour s’y glisser.

Le rond point protège ceux qui y sont déjà.

Le giratoire possède une autre vertu cachée : on peut y tourner indéfiniment sans commettre la moindre infraction. Aucune règle n’oblige à sortir.

Combien de réformes ont ainsi accompli ainsi des tours complets, commission après commission, rapport après rapport, pour revenir à leur point d’entrée ?

Le mouvement donne l’illusion de l’action. Mais la trajectoire est un cercle.

En novembre 2018, ceux qu’on faisait tourner s’arrêtent. Les Gilets jaunes délaissent les places pour occuper les ronds-points, et ce non-lieu de l’aménagement routier se charge soudain d’un sens politique. Le cercle de bitume redevient agora, avec ses braseros, ses cabanes, ses assemblées improvisées.

Le pays découvre alors une vérité géométrique. Au centre du cercle, il n’y a rien.

Le carrefour à feux incarne la droite.

La ligne droite, celle qui a le mauvais goût d’aller quelque part. Même quand les feux sont rouges, impossible de virer à droite. Le Code de la route l’avait compris avant les politologues.

Le carrefour impose un ordre, un temps, un choix. Il arrête les uns pour laisser passer les autres, assume l’attente et la frustration qu’elle engendre, dit clairement qui passe, quand et pourquoi.

La France a massivement troqué le feu pour le rond, la décision pour la fluidité, l’arbitrage pour le contournement.

Ce basculement a produit un pays sans collisions frontales, où plus personne ne se heurte. Les conflits sont évités. On a l’impression d’avancer mais, en réalité, on fait du surplace.

Le Code de la route résume à lui seul notre manière de gouverner.

Un rond-point offre plusieurs sorties. Il faut en choisir une. En général, on choisit celle qui est en face, la continuité ou la paresse.

Il faut aussi l’annoncer avant de s’engager. Tout le monde ne le fait pas. Certains hésitent ni gauche, ni droite. D’autres préfèrent la gauche mais se disent de droite. Pour les plus extrêmes, l’inverse est aussi possible.

Dans tous les cas, il vaut mieux contourner soigneusement le lieu du débat, planté au centre, où personne n’a le droit de s’arrêter.

Et virer toujours plus à gauche, puisque c’est le seul sens autorisé (même pour les électeurs de droite).

Et si l’on rate la sortie, refaire un tour est gratuit et légal. Cela peut durer quarante cinq ans (1981-2026).

En 2026, depuis la géniale dissolution, la France tourne en rond. Point.

En 2027, année d’élection, elle s’offre deux tours de plus. Surveillez les clignotants !

Paul Corey