Jacques Derrida
Le philosophe qui disait que le sens n’existe pas — et qui a passé sa vie à en défendre un...

Le philosophe algérien qui a convaincu le monde universitaire que le sens n’existe pas — puis passé sa vie à se battre pour en défendre un.
Né le 15 juillet 1930 à El-Biar, Algérie, dans une famille juive sépharade, Jacques Derrida grandit sous Vichy. En 1941, les lois antisémites l’expulsent du lycée Ben Aknoun. Il refuse d’intégrer le lycée juif de substitution, sèche l’école pendant un an. Cette double exclusion — ni Français, ni Arabe, ni accepté comme juif — structure une œuvre entière sur l’appartenance impossible et l’identité instable. Il rêve de devenir footballeur professionnel.
Il arrive en France en 1949, intègre l’École normale supérieure, rencontre Althusser, Foucault, Bourdieu. La conscription pour la guerre d’Algérie le rapatrie avant qu’il puisse enseigner à Harvard. En 1964, il rejoint l’ENS comme professeur. Il prépare trois livres simultanément. En 1966, au colloque de Johns Hopkins, il prononce une conférence qui retourne le structuralisme contre lui-même. Les actes du colloque, publiés en 1970, sont rebaptisés The Structuralist Controversy — tant son intervention a reconfiguré le débat.
En 1967, trois livres paraissent la même année : De la grammatologie, L’Écriture et la différence, La Voix et le phénomène.
Le geste central : toute la philosophie occidentale repose sur une illusion — la présence pleine du sens dans la parole. Derrida montre que le sens est toujours différé, jamais fixé, produit par un jeu infini de différences. Il nomme ce mouvement la différance — mot-valise intraduisible qui sonne comme “différence” mais s’écrit autrement, différant lui-même son propre sens. Plus de 80 ouvrages suivront.
Sa célébrité dans les universités américaines est comparable, de son vivant, à celle de Sartre une génération plus tôt. Yale, Irvine, Harvard — les campus américains font de la déconstruction une méthode dominante en lettres et sciences humaines tout au long des années 1970-80. En France, l’accueil est plus froid. En 1992, l’université de Cambridge lui décerne un doctorat honoris causa : vingt philosophes analytiques anglo-saxons protestent officiellement, accusant son œuvre de charlatanisme intellectuel.
Les scandales arrivent avec les fidélités. En 1966, Derrida rencontre à Johns Hopkins Paul de Man, critique littéraire belge, qui devient un ami proche. De Man meurt en 1983. Peu après, on découvre qu’il avait rédigé près de deux cents articles dans un journal pro-nazi pendant l’occupation belge, dont plusieurs explicitement antisémites. Derrida publie une longue défense de son ami, comparant les attaques contre de Man au geste exterminateur lui-même. Des lecteurs jugent sa réponse scandaleuse, d’autant que Derrida était juif et avait lui-même rompu avec d’autres pour antisémitisme.
En 1977, il avait signé une pétition demandant la dépénalisation des relations sexuelles entre adultes et mineurs — aux côtés de Sartre, Foucault, Barthes. Une signature jamais expliquée.
En 1981, il fonde avec Jean-Pierre Vernant une association d’aide aux intellectuels tchèques dissidents, est arrêté à Prague — des agents des services tchèques ont dissimulé de la drogue dans ses bagages — et libéré sur intervention personnelle de François Mitterrand.
Spectres de Marx (1993) est la réponse de Derrida au triomphalisme post-chute du mur : quand tout le monde enterre Marx et célèbre la victoire définitive du capitalisme libéral, il dit le contraire — on ne liquide pas une pensée par décret historique. Marx est mort comme système, mais ses questions restent vivantes : les inégalités, l’exploitation, la violence économique n’ont pas disparu avec l’URSS.
Derrida forge le concept de hantologie — le présent est hanté par ce qu’il croit avoir enterré — et attaque directement Fukuyama et sa “fin de l’histoire”. Défendre Marx sans défendre le marxisme : trop honnête pour la gauche orthodoxe, trop marxiste pour les libéraux, le livre finit par toucher juste précisément parce qu’il ne conclut pas.
En 2003, Derrida cosigne avec Habermas — son adversaire de vingt ans — un manifeste pour une Europe politique face à la guerre en Irak.
En 2003, il apprend qu’il souffre d’un cancer du pancréas. Il réduit ses déplacements, continue d’écrire. Il meurt le 9 octobre 2004 à Paris, à 74 ans. Le philosophe le plus traduit de France dans le monde n’a jamais obtenu de poste à l’université Paris-X — le ministère avait supprimé la chaire à laquelle il postulait.
Ainsi, Jacques Derrida a passé soixante ans à démontrer l’instabilité de toute identité et de tout sens — lui dont la vie entière fut structurée par une appartenance refusée, une reconnaissance tardive, et des fidélités qui lui coûtèrent sa réputation morale.
Paul Corey