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Jürgen Habermas

Jürgen Habermas est décédé le 14 mars 2026, à l’âge de 96 ans, à Starnberg.

Jürgen Habermas

Le philosophe de la raison communicationnelle dont chaque prise de parole publique a déclenché une guerre intellectuelle.

Né le 18 juin 1929 à Düsseldorf dans une famille bourgeoise, Jürgen Habermas vient au monde avec une fente palatine sévère. Deux opérations chirurgicales. Une articulation difficile. Une enfance marquée par la différence. Son père occupe un poste local sous le régime nazi. En 1945, à seize ans, il écoute en direct les retransmissions du procès de Nuremberg. Ce moment fonde tout : la civilisation peut se dévorer elle-même.

Il étudie la philosophie à Göttingen, Zurich et Bonn. En 1954, il soutient une thèse sur Schelling. Friedrich Wilhelm Joseph Schelling (1775–1854) est un philosophe idéaliste allemand, contemporain de Hegel. Il développe une philosophie de la nature et de l’identité absolue — l’idée que le réel et l’idéal, la nature et l’esprit, sont une seule et même chose. Il finit sa carrière dans une pensée religieuse et mystique que le jeune Marx et d’autres trouveront réactionnaire. C’est sur lui qu’Habermas écrit sa thèse en 1954 — un choix révélateur : Schelling représente la tentation irrationnaliste au cœur même de la tradition allemande.

En 1956, il rejoint l’Institut de recherche sociale de Francfort comme assistant de Theodor Adorno. Theodor W. Adorno (1903–1969) est l’ auteur de Dialectique de la Raison (1944) et de Minima Moralia (1951). Il soutient que la rationalité moderne a produit Auschwitz — que les Lumières portent en elles leur propre retournement en barbarie. Musicologue, philosophe, sociologue, il est le maître intellectuel d’Habermas, qui rompt avec lui précisément sur ce point : là où Adorno aboutit à une impasse, Habermas veut sauver la raison.

En 1957, Habermas publie un texte attaquant Heidegger pour ses accointances avec le nazisme. Martin Heidegger (1889–1976) est probablement le philosophe le plus influent du XXe siècle — et le plus controversé. Être et Temps (1927) refonde la question de l’existence humaine. Mais en 1933, il adhère au parti nazi, accepte le rectorat de l’université de Fribourg, prononce un discours d’intronisation célébrant Hitler. Il ne se déjugera jamais clairement. Les Cahiers Noirs, publiés à partir de 2014, révèlent un antisémitisme philosophique structurel.

Pour Habermas, Heidegger représente le danger absolu : un génie de la pensée dont l’œuvre est indissociable d’une complicité avec le pire. Adorno lui demande de modérer ses attaques. Il refuse. Il quitte l’Institut.

Son habilitation, soutenue à Marbourg en 1961, pose les bases d’une œuvre qui reconfigurera la philosophie politique occidentale. En 1962, L’Espace Public cartographie la montée et la chute de la délibération démocratique bourgeoise. Le livre met vingt-sept ans à être traduit en anglais. Professeur à Heidelberg dès 1961, il revient à Francfort en 1964, dirige l’Institut Max-Planck de Starnberg de 1971 à 1983.

En 1981, Théorie de l’Agir Communicationnel — deux volumes, 1 100 pages — formule le projet central : la rationalité n’est pas l’instrument de la domination mais le fondement d’un accord possible entre êtres humains. L’œuvre est traduite en plus de quarante langues. Habermas devient la conscience intellectuelle de la République fédérale.

En 1986, l’Historikerstreit, littéralement la “querelle des historiens”, est un débat intellectuel et politique majeur qui éclate en Allemagne et dure environ deux ans. L’historien Ernst Nolte publie un article dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung où il avance une thèse provocatrice — le génocide nazi n’était pas un crime unique dans l’histoire, mais une réaction, même déformée, aux crimes bolcheviques soviétiques. Le goulag aurait précédé Auschwitz, et Hitler aurait en quelque sorte copié Staline. D’autres historiens conservateurs abondent dans le même sens et affirment que le génocide nazi était une réaction aux crimes soviétiques.

Habermas intervient dans Die Zeit avec une violence intellectuelle rare. Il dénonce une tentative de normalisation de la barbarie, une révision visant à libérer l’Allemagne de sa responsabilité morale. Le débat dure deux ans. Il l’emporte sur le terrain public.

En 1999, il soutient l’intervention de l’OTAN au Kosovo sans mandat de l’ONU — rupture avec ses propres principes.

En 2003, il cosigne avec Derrida un manifeste pour “l’Europe du noyau dur” contre la guerre en Irak.

Jacques Derrida (1930–2004) est le philosophe français qui a théorisé la déconstruction — l’idée que tout texte, toute pensée, toute institution contient en elle-même les germes de sa propre contradiction. Pendant vingt ans, Habermas et lui s’affrontent à distance : l’un veut sauver la raison et le projet démocratique des Lumières, l’autre montre que ces fondations sont instables et traversées de violence symbolique.

Deux visions incompatibles de ce que peut la philosophie.

Puis le 11 septembre 2001 change la donne : face à l’unilatéralisme américain et à la guerre en Irak portée par Bush, les deux hommes comprennent qu’ils partagent quelque chose d’essentiel — un attachement à l’Europe, au droit international, au multilatéralisme.

En 2003, ils cosignent dans plusieurs grands journaux européens un manifeste commun appelant à une Europe politique autonome, capable de résister à la tentation impériale américaine. Une réconciliation tardive, pragmatique, née non pas d’un accord philosophique — ils restent en désaccord sur l’essentiel — mais d’une menace commune perçue comme plus urgente que leurs querelles.

Le 28 avril 2022, dans la Süddeutsche Zeitung, Habermas défend la prudence du chancelier Scholz sur les livraisons d’armes à l’Ukraine et appelle à des négociations avec Moscou. La réaction est immédiate.

L’ambassadeur ukrainien Andrij Melnyk le traite publiquement de honte pour la philosophie allemande, affirmant que Kant et Hegel se retourneraient dans leurs tombes. Son biographe Philipp Felsch, lors d’une visite à l’automne 2023, trouve un homme “très sombre” qui voit son héritage politique et philosophique menacé.

Il avait 96 ans. Ses œuvres majeures ont structuré la philosophie politique de la seconde moitié du XXe siècle. Mais ses interventions tardives révèlent la limite de l’universalisme habermassien face aux guerres réelles : quand le dialogue n’est plus possible, la raison communicationnelle reste sans réponse.

Ainsi, Jürgen Habermas a consacré neuf décennies à construire une théorie du consensus rationnel, pour finir par démontrer, malgré lui, que les grands conflits de notre époque résistent au meilleur argument — et que le philosophe du dialogue reste, jusqu’au dernier jour, un producteur de controverses.

Paul Corey