Lire le livre

LIVRES ET ÉDITION : Ce qui a changé...

En 1930, lire était un privilège. 2025, c’est une option...

LIVRES ET ÉDITION : Ce qui a changé...

En 1930, lire était un privilège. Aujourd’hui, 75 % des Français lisent, mais de moins en moins… et surtout autrement.

D’abord, le marché. En 1930, l’édition française traverse une période difficile, marquée par la crise de 1929. Les maisons d’édition sont familiales : Gallimard, Grasset, Flammarion dominent la littérature. Hachette règne sur la distribution. L’édition jeunesse connaît un dynamisme particulier : la Bibliothèque verte, le Père Castor, Tintin (1930) puis le Journal de Mickey (1934) conquièrent les jeunes lecteurs.

Aujourd’hui, le chiffre d’affaires des éditeurs atteint environ 2,9 milliards d’euros, en légère baisse sur un an. 426 millions d’exemplaires sont vendus chaque année, un niveau inférieur à celui de 2019. Le nombre de nouveautés a nettement reculé : environ 36 000 titres contre près de 45 000 au pic de 2019. Trois grands groupes dominent désormais l’édition française : Hachette, Editis et Madrigall (Gallimard-Flammarion). Les librairies indépendantes continuent d’exister grâce au prix unique du livre instauré par la loi Lang en 1981, qui empêche la concurrence par les prix et protège un réseau dense de libraires sur le territoire.

Le lectorat s’est profondément transformé. En 1930, la lecture est essentiellement l’apanage des classes instruites. L’analphabétisme touche encore environ 10 % de la population. Les bibliothèques populaires commencent à se développer, mais le livre reste un objet relativement coûteux, parfois prestigieux, et souvent associé aux élites culturelles.

Aujourd’hui, près de 40 millions de Français – soit environ 75 % des plus de 15 ans – déclarent avoir lu au moins un livre dans l’année : 38 millions un livre imprimé et environ 12 millions un livre numérique. La lecture s’est donc démocratisée. Mais cette démocratisation s’accompagne d’un recul de la lecture régulière : les lecteurs fréquents sont moins nombreux, et le nombre moyen de livres lus par an tend à diminuer.

En réalité, contrairement aux idées reçues, les Français lisent beaucoup… mais surtout sur écran. Messages, réseaux sociaux, emails, articles en ligne, commentaires, documentation professionnelle : le volume quotidien de texte consommé n’a probablement jamais été aussi élevé.

Une personne connectée peut lire plusieurs milliers de mots par jour sans ouvrir un livre.

Mais cette lecture numérique est différente. Elle est fragmentée, rapide, souvent interrompue. Elle se fait par balayage visuel plutôt que par immersion. Les neurosciences de la lecture montrent que l’on ne mobilise pas les mêmes circuits cognitifs pour parcourir un fil d’actualité que pour lire un roman ou un essai.

La lecture longue – celle qui demande concentration, continuité et mémoire – est progressivement concurrencée par une lecture de zapping, adaptée à l’économie de l’attention.

Les formats se sont également multipliés. En 1930, le livre papier est pratiquement l’unique support de lecture. Le format poche n’existe pas encore – il apparaîtra en 1953 avec Le Livre de Poche. Les romans-feuilletons dans la presse restent populaires et la bande dessinée commence à émerger avec Tintin ou les comics américains.

Aujourd’hui, le paysage éditorial est beaucoup plus diversifié. Le livre numérique représente environ 10 % du chiffre d’affaires de l’édition – et jusqu’à près de la moitié dans l’édition universitaire et professionnelle. Le livre audio connaît une croissance rapide, porté par les usages mobiles. Le format poche représente environ un quart du marché, tandis que la bande dessinée, le manga et les comics pèsent près de 15 % des ventes.

L’autoédition, facilitée par les plateformes numériques, représente désormais près d’un tiers des ventes de livres numériques, bouleversant partiellement la chaîne traditionnelle de l’édition.

La distribution a elle aussi été profondément transformée. Dans les années 1930, deux réseaux dominent la circulation des livres : Hachette et la Maison du Livre Français. Les librairies traditionnelles constituent le principal canal de vente. Le colportage disparaît progressivement et la vente par correspondance reste marginale.

Aujourd’hui, la distribution est structurée par de nouveaux acteurs. Amazon capte à lui seul entre 20 et 25 % du marché français du livre. Les grandes surfaces culturelles comme la Fnac ou Cultura occupent une place importante. Les librairies indépendantes représentent encore environ un quart des ventes, mais elles doivent désormais composer avec le commerce en ligne, le click & collect et la livraison rapide, qui ont profondément modifié les habitudes d’achat.

Ainsi, en moins d’un siècle, le livre français est passé d’un objet rare réservé aux lettrés à un bien culturel largement accessible. Mais dans le même temps, la concurrence des écrans, la fragmentation de l’attention et l’explosion des contenus numériques ont transformé la manière de lire.

Le paradoxe de notre époque est clair : nous n’avons probablement jamais autant lu de textes — aussi vite … mais jamais aussi peu de livres.

Paul Corey