Brexit : dix ans déjà
Édito WOW! · 14 avril 2026

Un matin de juin 2016, l’Europe a découvert (à 52% contre 48 %) qu’elle était réversible et contournable. Depuis, elle a tout fait pour l’oublier.
Le Brexit n’a pas seulement coché une case dans les livres d’histoire : il a transformé l’appartenance à l’UE en calcul, et l’idéal européen en contrat résiliable.
Dix ans après le référendum, le bilan économique défie les certitudes des deux camps.
Les cassandres attendaient l’effondrement : le Royaume-Uni affiche 1,1 % de croissance en 2024, un chômage de 4,5 % au premier trimestre 2025 — inférieur à la France et à la zone euro.
Les partisans du Leave annonçaient une libération : Goldman Sachs chiffre la perte cumulative du Brexit à 5 % du PIB, l’OBR britannique à 4 points sur quinze ans, la Banque d’Angleterre à 3,2 % du commerce prévu d’ici 2026. Les exportations de biens vers l’UE ont chuté de 27 % entre 2021 et 2023. Quatre mille médecins manquent au NHS.
Ni catastrophe, ni libération. Une mutation de notre regard envers l’UE et les questions qu'elle pose.
Avant juin 2016, quitter l’Union européenne était un tabou politique absolu — une inconcevabilité théorique. Maintenant, c’est une option. Une option dont personne ne s’empare, certes, parce que le coût est visible et que l’exemple britannique est ambigu.
Mais une option reste une option. Et une union politique dont la sortie est théoriquement praticable n’a plus le même statut. Ce n’est plus un destin. C’est un contrat. Les contrats, ça se renégocie.
Ce basculement se lit dans les chiffres de l’euroscepticisme européen.
Aux élections de 2024, des partis hostiles à Bruxelles arrivent en tête dans neuf États membres : Autriche, France — où le RN recueille 31,4 % —, Italie, Pays-Bas, Hongrie, Pologne, Belgique, République tchèque, Slovaquie. En France, 52 % des citoyens sont pessimistes sur l’avenir de l’UE. La France est le seul État membre où les pessimistes dépassent les optimistes. L’AfD obtient 15,9 % en Allemagne.
Pourtant Bruxelles avance à marche forcée, comme si rien n’avait changé.
La part de l’UE dans le PIB mondial est passée de 25 % en 1990 à 14 % en 2024. L’Union rétrécit dans un monde qui accélère.
Les arguments du Leave étaient justes dans leur diagnostic — l’Europe était trop opaque, trop lente, trop peu responsable — mais faux dans leur remède. Aujourd’hui l’Europe est en échec sur presque toutes ses promesses initiales : prospérité (PIB/hab vs USA), innovation, croissance, énergie, industrie, démocratie, souveraineté…
Mais le Brexit n'était pas la solution. Il a amplifié exactement les difficultés qu’il était censée résoudre. Le coût de la vie, l’accès aux soins, la fragilisation des régions industrielles : tout ce que le vote Leave exprimait s’est aggravé après la sortie.
Le paradoxe le plus éclairant s’incarne dans la posture de Keir Starmer. En octobre 2024, le Premier ministre travailliste effectue la première visite officielle d’un chef de gouvernement britannique à Bruxelles depuis le Brexit. Il cherche un accord vétérinaire pour relancer les exportations agroalimentaires, un accès facilité au marché unique pour les services, un réalignement réglementaire pour réduire les frictions. Autrement dit : les bénéfices de l’appartenance sans en payer le prix politique.
Vers une Europe des Nations
L’UE ne se dissoudra pas. Il n’y aura ni Frexit ni d’Italexit. Mais le projet s’effiloche. Il cesse de faire rêver. Chaque crise produit une exception nationale. Chaque exception affaiblit la règle commune.
L’Allemagne négocie bilatéralement avec Pékin. L’Italie quitte l’initiative Belt and Road seule, sans coordination. La Hongrie bloque les décisions sur l’Ukraine. Les Pays-Bas bloquent la réforme fiscale pourtant soutenue par une majorité d’États. L’unanimité décisionnelle, jadis symbole de force, est devenue paralysie chronique.
Bruxelles avance par consensus dans un monde qui avance par rapports de force.
La réponse c’est la réforme. Mais la réforme exige exactement ce que les gouvernements européens refusent : céder du pouvoir vers le haut, vers des institutions communes plus fortes et plus légitimes, ou vers le bas, vers des consultations populaires directes. L’entre-deux — ni vraie fédération ni vraie démocratie — est précisément ce qui ronge la confiance.
Seulement 30 % des Britanniques pensent encore que le Brexit était une bonne idée. Le « bregret » a sa propre entrée dans le dictionnaire. L’effet démonstratif est inverse à celui espéré par les architectes du Leave : plutôt qu’encourager les sorties, le Brexit a vacciné les Européens contre la tentation. Aucun pays ne l’a suivi.
A cause du Brexit, chaque pays évalue désormais l’UE non comme un horizon inéluctable, mais comme un calcul d’intérêt.
Et c’est la définition exacte d’une crise de sens : quand l’essentiel devient négociable.
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Paul Corey