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La tronçonneuse et le sécateur

Edito WOW! . 29 mai 2026

La tronçonneuse et le sécateur

Imaginez Javier Milei élu président de France en 2027. Même silhouette nerveuse, même rhétorique explosive, même tronçonneuse — ou plutôt un sécateur made in France — brandi devant les caméras. Mais un pays radicalement différent entre les mains, et une mécanique budgétaire entrée dans sa zone de bascule.

La France ne ressemble pas à l’Argentine. Aucune hyperinflation à 211 %, aucun effondrement monétaire, aucun neuvième défaut souverain depuis l’indépendance. L’euro protège la monnaie, les taux restent soutenables, l’État continue de payer salaires, retraites et prestations sans rupture immédiate. Derrière cette apparente solidité se profile pourtant une trajectoire qui inquiète les marchés depuis l’automne 2024.

Les chiffres dessinent précisément le contour du problème. Dette publique à 115,6 % du PIB fin 2025 selon l’INSEE. Déficit à 5,1 %. Charge des intérêts désormais supérieure au budget de l’Éducation nationale. Croissance atone. Productivité stagnante. Désindustrialisation continue. Le pays consomme, redistribue et importe davantage qu’il ne fabrique.

La France (57 % de dépenses publiques) administre plus qu’elle ne produit.

Dans ce contexte, un Milei français porte une logique simple : l’État dépense trop, réglemente trop, protège trop de structures obsolètes et produit trop peu de croissance en retour. L’objectif tient en un mot.

Comprimer brutalement le système avant que les marchés ou Bruxelles ne s’en chargent.

La différence majeure avec Buenos Aires est institutionnelle. Milei ne peut ni dévaluer la monnaie, ni faire tourner la planche à billets, ni contourner aussi facilement les contre-pouvoirs. La France reste enchâssée dans l’UE, la BCE, le Conseil constitutionnel, le Conseil d’État, les partenaires sociaux, les collectivités locales et une fonction publique infiniment plus dense que celle du Río de la Plata. Le choc prend donc une forme structurelle plutôt que monétaire.

La tronçonneuse a besoin de précision. D’où le sécateur made in France.

Geler la dépense. Dès les premières semaines : gel nominal des dépenses de l’État, des collectivités et des opérateurs publics. Dépenses bloquées malgré l’inflation, suppression de centaines d’agences, fusion d’administrations, arrêt des créations de postes hors sécurité et justice, non-remplacement massif des départs à la retraite.

À Buenos Aires, Milei a réduit le nombre de ministères de 18 à 9 en quelques semaines, supprimé 55 000 postes de fonctionnaires en huit mois et amputé les dépenses primaires d’environ 20 % en termes réels. Résultat : excédent primaire de 1,8 % du PIB dès 2024, premier budget équilibré depuis quatorze ans, dette publique passée de 155 % à environ 76 % en deux ans.

Tailler dans les normes. À Buenos Aires, le ministère de la Dérégulation a supprimé près de 340 normes en moins d’un an, du contrôle des importations à l’encadrement des loyers.

À Paris, un paquet équivalent arrive par ordonnances : simplification du Code du travail, relèvement des seuils sociaux, accélération des licenciements économiques, limitation des recours environnementaux, assouplissement du zéro artificialisation nette, dérégulation du logement locatif, privatisations ciblées. La France ne produit plus que 9,5 % de son PIB dans l’industrie manufacturière, contre 18 % en Allemagne et 15 % en Italie. Le retard mesure l’urgence.

Sauver le modèle social. Avec 32 % du PIB consacrés aux dépenses sociales publiques selon l’OCDE, la France reste championne du monde dans cette catégorie. Un Milei français s’attaque donc rapidement aux retraites, aux aides sociales et aux dépenses de santé. Âge pivot repoussé à 65 ans. Certaines prestations sont désindexées de l’inflation, exactement comme en Argentine où la désindexation des retraites contribue pour près d’un point de PIB à l’ajustement budgétaire. Conditions d’accès au chômage et au RSA durcies. Niches fiscales et sociales significativement réduites.

En 1960, la France comptait quatre actifs pour un retraité. Elle en compte aujourd’hui 1,7, et le ratio descend sous 1,5 à l’horizon 2040. Le système repose sur une démographie qui a disparu.

Plébisciter face aux contre-pouvoirs. Alors que la sortie de l’euro demeure impossible et la dévaluation interdite, le Milei français dispose d’une arme unique : le référendum. L’article 11 de la Constitution permet au président de soumettre directement au peuple toute réforme d’organisation des pouvoirs publics ou de politique économique et sociale. Charles de Gaulle l’utilise cinq fois en onze ans, dont une en 1962 contre l’avis virtuel du Conseil constitutionnel. L’arme dort depuis 2005, abandonnée par des présidents qui redoutent son caractère plébiscitaire.

Chaque blocage institutionnel devient alors un prétexte à référendum. Retraite à 65 ans. Suppression d’un échelon administratif. Conditionnalité renforcée du RSA et de l’assurance chômage. Fin du statut de la fonction publique pour les nouveaux entrants hors fonctions régaliennes. Le Conseil constitutionnel, le Conseil d’État, les syndicats et les corps intermédiaires sont méthodiquement contournés en appliquant la Constitution dans sa version la plus brutale.

La caste contre le peuple. Le récit fonctionne à Buenos Aires. Il fonctionne aussi à Paris.

Poussée à son terme, cette stratégie aboutit au Grand Plébiscite : un référendum unique soumettant au peuple un paquet structurel que ni le Parlement ni le Conseil constitutionnel ne peuvent ensuite détricoter politiquement. Retraite à 65 ans. Désindexation partielle des prestations sociales. Suppression du département comme échelon administratif. Flat tax à 20 % remplaçant l’impôt sur le revenu progressif et une grande partie des niches fiscales. Fin du statut de la fonction publique hors régaliens. Plan de cession d’actifs publics dépassant 100 milliards d’euros — EDF, La Poste, ADP, audiovisuel public — intégralement affecté au désendettement.

Le contenu fait frémir n’importe quel président normalement constitué. Mais le précédent de 1962 demeure son arme dormante.

Face à Bruxelles, la posture est celle de l’insolence calculée. Maintien public de déficits supérieurs aux règles européennes, refus des procédures de déficit excessif, pression constante sur la Commission pour la forcer à choisir entre tolérer la deuxième économie de la zone euro ou prendre le risque d’une crise systémique.

La France diffère structurellement de la Grèce. Elle ne peut pas être disciplinée sans provoquer un séisme financier sur l’euro lui-même. Un Milei français joue précisément de cette asymétrie, comme l’Italie de 2018 l’a fait à plus petite échelle, avec un succès partiel mais réel.

Aujourd'hui, la France occupe cependant la zone la plus dangereuse d’une trajectoire d’endettement : trop dégradée pour une sortie indolore, pas encore assez pour une douleur acceptée. C’est dans cette zone précise que les démocraties reportent puis perdent la main.

Soit Paris s’impose un ajustement. Soit les marchés et Bruxelles l’imposent à Paris. Sans référendum, sans débat, sans pitié. L’Argentine n’avait plus le choix. La France l’a encore. C’est toute la difficulté de ce scénario : 2027 ou 2032 ?

Dans tous les cas, la question n’est plus de savoir si la taille viendra, mais qui tiendra le sécateur.

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Paul Corey