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L’État “profond” : qui nous gouverne ?

Édito WOW! · 12 avril 2026

L’État “profond” : qui nous gouverne ?

22 %. C’est la part des Français qui déclarent encore faire confiance à la politique. Pas à un homme. Pas à un camp. À la politique — comme système.

Le CEVIPOF publie ce chiffre le 9 février 2026, vague 17 de son baromètre de référence. Trois mille personnes. Une question simple. Et une réponse qui devrait tout arrêter : un Français sur cinq. En recul de quatre points en un an. Et surtout, la France seule dans cet abîme : 45 % en Allemagne, 44 % au Royaume-Uni, 40 % en Italie.

Ici, la défiance est généralisée. Elle descend dans chaque institution : 20 % pour l’Assemblée nationale — plancher historique depuis 2009 —, 18 % pour le Président, 15 % pour les partis.

Et derrière ces ruines, deux verdicts massifs : 88 % des Français jugent que les élus n’assument pas leurs échecs. 80 % qu’ils gouvernent sans cap.

La rupture est consommée. Les français n'ont plus confiance dans leurs institutions et leur gouvernance.

Pourtant, les élections ont lieu. Les alternances se succèdent. Et rien ne change. Pas seulement parce que les élus déçoivent mais parce que le pouvoir réel s’est déplacé là où le vote ne peut plus l’atteindre. Ce que le citoyen perçoit sans pouvoir le nommer, le baromètre le documente : le pouvoir visible n’est plus le pouvoir réel.

Depuis quarante ans, la décision politique s’est dissoute. Jugée trop brute, trop populaire, trop risquée, elle a été progressivement confiée à des corps permanents, des autorités indépendantes, des instances expertes que personne n’a élues et que rien ne peut défaire en un soir de scrutin. Entre 55 et 70 % des lois votées ne font que transposer des décisions prises ailleurs. Leur application s’étire sur dix-huit mois, englouties sous les décrets, les circulaires, les contentieux. Le courage politique a été remplacé par la conformité procédurale.

Le Conseil d’État et le Conseil constitutionnel concentrent une anomalie française rarement assumée : un pouvoir immense, exercé sans exposition démocratique réelle.

Le Conseil d’État cumule une double fonction que peu de démocraties tolèrent : il conseille le gouvernement et juge ses actes. Autrement dit, il participe à l’écriture de la norme, puis tranche les litiges qu’elle produit. Cette confusion des rôles, présentée comme une expertise, est en réalité un biais structurel. Au Royaume-Uni, en Allemagne ou aux États-Unis, ces fonctions sont strictement séparées : on ne peut pas être à la fois concepteur et arbitre. En France, cette hybridation installe un pouvoir discret mais central, où la technicité tient lieu de légitimité.

Le Conseil constitutionnel pose un problème inverse mais tout aussi critique : un pouvoir juridictionnel sans véritable exigence juridictionnelle dans sa nomination. Ses membres sont désignés par les responsables politiques, sans procédure de validation exigeante ni critères stricts de compétence. Là où la Cour suprême des États-Unis ou la Cour constitutionnelle fédérale d’Allemagne reposent sur des processus publics, contraignants et professionnalisés, la France fonctionne sur la cooptation. Résultat : une institution puissante, mais dont la légitimité repose davantage sur ceux qui nomment que sur ceux qui jugent.

Dans les deux cas, la dérive est la même : un pouvoir non élu, non révocable, peu lisible, qui s’installe au cœur du processus décisionnel. Officiellement, ce sont des contre-pouvoirs. En pratique, ils deviennent des points de passage obligés, capables d’infléchir, de ralentir ou de redéfinir la décision politique.

Ces contre-pouvoirs sont trop centraux pour être des gardiens, et trop opaques pour être légitimes. Ils devraient protéger la démocratie contre ses propres excès — le Brexit raté, les coups de force américains, la dérive hongroise... Mais un contre-pouvoir n’est légitime que s’il est visible et responsable.

La France préfère l’opacité organisée d’un système qui se contrôle lui-même.

En Suède, en Finlande, en Norvège, l’administration est puissante — et la confiance institutionnelle parmi les plus élevées du monde. Parce que tout est exposé : décisions, conflits d’intérêts, audits parlementaires. La puissance administrative n’y est pas un problème. Elle a un visage.

La technocratie qui se cache produit la défiance.

La fracture française est triple. Démocratique : le citoyen ne sait plus à qui demander des comptes. Sociale : ceux qui subissent les décisions ne sont jamais ceux qui les prennent. Politique : le vote est devenu un acte symbolique, solennel et vide.

La réponse existe : rendre publics les critères des décisions administratives ; soumettre réellement l’administration au pouvoir élu ; cantonner les autorités indépendantes aux seuls domaines où leur indépendance est une garantie constitutionnelle. Redonner au politique le droit, et le devoir, de décider.

Cela suppose quelque chose que nos élites ont cessé de pratiquer. Le courage.

Tocqueville l’avait anticipé avec une précision troublante : un pouvoir « absolu, minutieux, régulier et doux » — pas tyrannique, tutélaire ; pas brutal, invisible. La dépossession lente, opérée par un appareil bienveillant qui prend en charge, réglemente et, ce faisant, décide à la place de ceux qu’il prétend servir. Il en parlait comme d’un risque futur. Nous vivons dans sa réalisation.

Le baromètre du CEVIPOF enregistre une vérité que l’opinion pressent sans pouvoir la formuler : un pouvoir trop invisible devient illégitime. Et quand il devient illégitime, il ne gouverne plus, il impose.

Source : Baromètre de la confiance politique CEVIPOF, vague 17, Sciences Po / OpinionWay, janvier 2026.

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Paul Corey