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C’est quoi l’État Profond ?

Édito WOW! · 22 mai 2026

C’est quoi l’État Profond ?

Le mot est turc. Il naît dans une voiture accidentée près d’Istanbul le 3 novembre 1996, dont les passagers — un haut commissaire de police, un tueur à gages nationaliste, un parlementaire pro-gouvernement — n’auraient jamais dû voyager ensemble.

Une Mercedes percute un camion ; trois passagers meurent, un survit. Dans le véhicule : Hüseyin Kocadağ, ancien chef adjoint de la police d’Istanbul ; Abdullah Çatlı, leader des Loups gris recherché pour assassinats politiques, voyageant sous une fausse identité ; sa compagne, ancienne reine de beauté reconvertie en exécutrice ; et Sedat Bucak, député pro-gouvernemental qui dirigeait une milice anti-PKK.

La presse turque pose la seule question utile : que faisaient ces gens dans la même voiture ? La réponse : un réseau clandestin associant services secrets, police, mafia et nationalistes pour mener une « guerre sale » contre les Kurdes. Une commission parlementaire en publiera le rapport en avril 1997. On donne alors au phénomène un nom : derin devlet. État profond.

L’expression État Profond franchit l’Atlantique en février 2014 grâce à Mike Lofgren, ancien analyste budgétaire républicain au Congrès américain pendant vingt-huit ans. Dans un essai intitulé Anatomy of the Deep State publié sur le site du journaliste Bill Moyers, il en propose une définition propre au contexte américain : « une entité hybride d’institutions publiques et privées dirigeant le pays selon des schémas constants, reliée à mais imparfaitement contrôlée par l’État visible ».

Lofgren décrit un réseau d’intérêts perpétué à travers les alternances : Wall Street, Silicon Valley, le complexe militaro-industriel, la haute administration de sécurité nationale. Le diagnostic se veut sociologique, pas conspirationniste. Il publie un livre éponyme en janvier 2016.

Le terme bascule politiquement avec l’arrivée de Donald Trump. Pour Lofgren, le « deep state » était transpartisan, visant autant Obama que Bush. Sous Trump, l’expression est confisquée par la droite populiste américaine pour désigner les fonctionnaires démocrates accusés de saboter la présidence. Lofgren parlera plus tard de son concept devenu « un Frankenstein ».

L’outil d’analyse s’est transformé en slogan polémique.

Le mot atteint la France à la même période. Marine Le Pen l’emploie en campagne présidentielle de 2022 ; il circule depuis dans des registres très divers, de la sociologie critique au complotisme.

L’idée, sans le mot, a pourtant une longue histoire européenne. En Italie, Norberto Bobbio développe dès les années 1970 le concept de doppio Stato (double État), en réponse aux scandales de la loge P2 et aux années de plomb. Aux États-Unis, le sociologue C. Wright Mills publie The Power Elite en 1956. Eisenhower formalise dans son discours d’adieu de janvier 1961 la notion de « complexe militaro-industriel ». L’intuition que les institutions extérieurement intactes peuvent être prises par des intérêts privés est ancienne.

Le succès contemporain du terme illustre plusieurs évolutions. L’inflation normative transfère du pouvoir au droit et à ses interprètes — le droit français consolidé pèse 47,6 millions de mots sur Légifrance, soit plus du double depuis 2002. La technicisation des politiques publiques — finance, climat, numérique, santé — déplace la décision vers des autorités indépendantes spécialisées et des régulateurs. La contrainte européenne, par traités et directives, réduit la marge de manœuvre des Parlements nationaux.

Ainsi, l’élu ne décide plus de tout, et parfois ne décide presque rien. C’est l’ État Profond qui gouverne.

Cette polysémie rend le concept à la fois utile et dangereux. Pour les uns, il désigne une réalité institutionnelle vérifiable : inertie de la haute administration, poids des juges, sédimentation normative, captation de la décision par les corps techniques. Pour les autres, il évoque une cabale invisible manipulant les élections. Les deux usages ne décrivent pas le même monde mais utilisent les mêmes mots.

Le concept reste utile quand il désigne un déséquilibre institutionnel mesurable et un déplacement réel du pouvoir. Il pose, sous une forme nouvelle, une question ancienne — celle que Tocqueville posait déjà en 1840 dans De la démocratie en Amérique : “Qui gouverne quand l’élu ne gouverne plus ?”

Prenez l’exemple du maire d’une petite commune.

Il est censé incarner la décision démocratique la plus directe. La réalité de son mandat dément cette promesse. Pour construire une simple cantine scolaire, il doit consulter le PLU, le SCOT, les obligations ZAN issues de la loi Climat de 2021, les normes d’accessibilité de 2005, la réglementation thermique RE2020, le code de la commande publique, les avis de l’architecte des Bâtiments de France si un édifice patrimonial est proche, les études d’impact environnemental si une zone protégée est concernée, les procédures de l’EPCI auquel il appartient. Il doit consulter vingt textes pour bâtir un toit.

À cela s’ajoutent les contraintes pénales. Le délit de prise illégale d’intérêts (article 432-12 du Code pénal) expose le maire à une mise en examen pour des décisions routinières. La judiciarisation des accidents — chute d’élève, intoxication scolaire, glissement de terrain — fait peser sur lui un risque pénal direct. Le risque physique pèse également : en août 2019, Jean-Mathieu Michel, maire de Signes (Var), est tué par un déposeur clandestin de gravats au moment où il dressait procès-verbal. Selon l’AMF, les agressions contre les maires se comptent désormais par milliers chaque année.

Le maire reste choisi en face-à-face. Mais, en vérité, il opère comme un relais de la machine normative, beaucoup plus que comme un acteur libre. Il transmet, encadre, applique, sécurise juridiquement. Le mot « État Profond » nomme exactement cela : un transfert silencieux de la décision depuis l’élu vers la procédure.

Aux municipales de mars 2026, dans 19 300 communes — plus de la moitié du total — une seule liste s’est présentée, faute de candidats.

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Paul Corey