FIRST leaps : Schröder (6/7)
La série qui suit notre livre LAST CALL et raconte des histoires de sursauts...

SCHRÖDER 2003 : SAUVER SON PAYS EN SACRIFIANT SON PROPRE CAMP ?
Après LAST CALL, qui dressait l’anatomie d’un sursaut nécessaire, FIRST LEAP en explore les précédents. Six dirigeants. Six verrous structurels brisés. Six leçons pour la France qui hésite. Là où le diagnostic s’arrête, l’exemple commence.
Cinquante-neuf ans, militant SDS dans sa jeunesse, social-démocrate de la gauche du SPD, Chancelier depuis 1998 en coalition rouge-verte. Cinq millions de chômeurs en 2003. The Economist qualifie l’Allemagne d’homme malade de l’Europe. Le 14 mars, devant le Bundestag, Gerhard Schröder annonce l’Agenda 2010. Il sait qu’il y laissera sa carrière politique. Il le fait quand même. Quinze ans plus tard, l’Allemagne est en plein-emploi.
L’Allemagne de mars 2003 vit dans un paradoxe humiliant. La nation qui a imposé les critères de Maastricht à l’Europe vient elle-même de les enfreindre. Croissance nulle. Déficit budgétaire dérapé. Cinq millions de chômeurs. Le coût horaire allemand est l’un des plus élevés du monde. La Chine vient d’entrer à l’OMC. L’industrie allemande perd des parts de marché à un rythme inconnu depuis l’après-guerre. Le modèle érigé en référence pendant trente ans s’est figé.
Le verrou est dans son propre camp.
Le SPD est le parti des syndicats, du Sozialstaat, de l’État protecteur. L’aide chômage allemande, Arbeitslosenhilfe, est versée sans limite de durée et au niveau du dernier salaire. Le marché du travail est dual. Insiders protégés par les conventions collectives. Outsiders exclus durablement. Le coût du travail rend l’industrie non-compétitive face à la Chine entrante.
Tout le monde, dans le monde économique allemand, sait ce qu’il faut faire. Personne, dans la classe politique, n’ose le proposer. Surtout pas un dirigeant SPD qui scierait la branche sur laquelle son propre parti est assis depuis Bad Godesberg (congrès du SPD tenu en 1959, aujourd’hui un quartier de Bonn).
Schröder choisit le sacrifice.
14 mars 2003. Discours devant le Bundestag. Agenda 2010. La phrase qui scelle tout. Soit nous modernisons, et nous le ferons en tant qu’économie sociale de marché. Soit nous serons modernisés, et nous le serons par les forces aveugles du marché.
L’argument retourne l’objection sociale-démocrate contre elle-même. Le refus de moderniser ne préserve rien. Il livre le pays à une modernisation subie, brutale, étrangère. Mieux vaut la rupture choisie que la rupture imposée.
Suivent quatre lois Hartz, étalées de 2003 à 2005.
Hartz I et II créent les Mini-Jobs, contrats à très bas seuil. Hartz III réorganise l’agence pour l’emploi. Hartz IV, la plus radicale, fusionne l’aide chômage et l’aide sociale au niveau le plus bas. Durée d’indemnisation drastiquement réduite. Activation systématique des chômeurs. Sanctions financières en cas de refus d’emploi. Décentralisation des négociations salariales au niveau de l’entreprise. Réforme des retraites. Réforme de la santé. Le paquet entier transforme le contrat social allemand en quelques années.
La gauche traditionnelle hurle. Schröder ne recule pas.
Oskar Lafontaine, ancien président du SPD et ministre démissionnaire, quitte le parti et fonde Die Linke avec les ex-communistes de l’Est. La fracture interne est historique. Schröder dissout le Bundestag par anticipation en juillet 2005. Il perd les législatives en septembre. Sa carrière politique est consumée. Angela Merkel devient Chancelière. Le SPD entre dans une décennie de reconstruction électorale.
Le détail qui change tout.
Aucun politicien CDU n’aurait pu faire passer ces lois. La droite allemande aurait déclenché une grève générale, des manifestations massives, une crise institutionnelle. Il fallait un Chancelier SPD, soutenu en façade par les syndicats historiques du parti, pour briser le verrou social-démocrate. Schröder l’a fait. Merkel a encaissé les bénéfices pendant seize ans. La France a regardé sans comprendre.
L’Allemagne entre, à partir de 2006, dans quinze ans de croissance et de plein-emploi.
Le chômage tombe sous la barre des trois millions, puis sous deux millions. L’industrie allemande regagne ses parts de marché. L’excédent commercial bat des records historiques. Le pays redevient la locomotive économique européenne. Le coût social de l’Agenda 2010 a été réel. Il a touché les plus fragiles. Il a creusé une fracture sociale durable. Le bénéfice macroéconomique a financé les reculs sociaux des décennies suivantes.
L’enseignement est d’une dureté politique exceptionnelle.
Briser un verrou structurel dans son propre camp est l’acte politique le plus difficile qui soit. C’est aussi le plus efficace, parce que personne d’autre ne peut le faire. Un dirigeant qui réforme contre son camp adverse rencontre une résistance frontale prévisible. Un dirigeant qui réforme dans son propre camp brise une coalition de protection bâtie sur des décennies de loyauté partisane. La trahison apparente est le seul levier capable de soulever certaines pierres.
Schröder savait qu’il y laisserait son mandat. Il l’a fait pour son pays, pas pour son parti.
Le contre-exemple est français. Aucun président depuis 1981 n’a brisé un verrou de son propre camp. Mitterrand a renforcé le sien après le tournant de la rigueur en 1983. Sarkozy n’a pas touché aux régimes spéciaux qu’il avait promis de réformer. Hollande a sous-traité le pacte de responsabilité à un Premier ministre sacrifiable. Macron a tenté la retraite, à mi-mandat, sans la dimension sacrificielle de Schröder. Chacun a préféré préserver son camp. Aucun n’a accepté le prix politique du sursaut.
Le sacrifice politique conscient est un acte rare.
Il est l’acte fondateur de la modernité allemande des années 2000. Il manque cruellement à la France des années 2020. Tant qu’aucun dirigeant n’acceptera de perdre son mandat pour gagner un pays, le pays continuera de perdre des décennies pour préserver des mandats.
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Paul Corey