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Qui renonce pour ne pas se dédire perd idées et électeurs

Édito WOW! · 21 mai 2026

Qui renonce pour ne pas se dédire perd idées et électeurs

En 2022, Anne Hidalgo recueille 1,75 % à l’élection présidentielle. Au même moment, l’Élysée est occupé depuis cinq ans par un ancien ministre socialiste appliquant un programme largement modernisateur de centre-gauche. La gauche française a perdu ses électeurs, ses idées et son meilleur cadre dans le même mouvement.

En moins de dix ans, la gauche socialiste a été vidée par trois dynamiques. Le Rassemblement national lui a pris les classes populaires. La France insoumise lui a pris la radicalité. Emmanuel Macron lui a pris le centre modernisateur.

Trois saignées simultanées, issues d’un même renoncement : le refus d’exercer la lucidité contre son propre camp.

Ce renoncement couvre un champ étendu. Le régalien en donne la mesure : la mutation de l’antisémitisme dans certains quartiers populaires, la violence quotidienne dans les zones de relégation, l’emprise du narcotrafic, l’islamisme politique structuré. Nommer ces problèmes supposait d’admettre que le diagnostic remontait la pente du schéma dominant/dominé. Impensable doctrinalement.

Le déni économique est tout aussi massif. La désindustrialisation : près de deux millions d’emplois industriels perdus depuis 1980, part de l’industrie passée de 24 % à 10 % du PIB. Aucune gauche au pouvoir n’a articulé d’alternative à cette saignée, parce qu’en formuler une supposait de questionner le coût du travail, les normes empilées, la fiscalité de production — autant de chantiers idéologiquement inflammables.

Les dépenses publiques racontent la même histoire : 57,1 % du PIB en 2024, dette à 113 %, déficit à 5,8 %. La France figure en deuxième position européenne pour la dépense publique. Toute interrogation sur son efficacité est immédiatement requalifiée en « austérité ». Le tabou est total parce que l’alternative — auditer les politiques publiques sans présupposer leur intangibilité — heurte la sanctification du modèle social.

Le pouvoir d’achat boucle le diagnostic. La France figure parmi les pays au coin fiscalo-social le plus élevé de l’OCDE. Les charges sur le travail amputent directement le revenu net des classes moyennes. Reconnaître ce mécanisme obligerait à admettre que la solution passe en partie par la baisse des prélèvements, c’est-à-dire par la voie attribuée à la droite libérale.

Le silence cumulé obéit à un mécanisme cohérent. Il tient à l’incompatibilité doctrinale entre les solutions efficaces et un logiciel forgé après 1968, au vide programmatique sur des chantiers où tout ce qui a été tenté a déjà échoué. S’y ajoutent le calcul électoral, qui interdit de nommer certains problèmes sur certains territoires, et la peur de la récupération, qui pétrifie tout cadre tenté de parler vrai.

Le résultat est cruel. Le RN aspire les classes populaires, qui votent désormais pour le seul parti qui nomme leur quotidien. LFI absorbe la radicalité, abdiquée par les uns et devenue le territoire des autres. Et Macron qui est, sur le fond, un social-démocrate modernisateur, prend le reste. Ancien collaborateur de Hollande, il applique depuis 2017 un programme qu’auraient pu défendre Strauss-Kahn ou Valls : retraites portées à 64 ans, France 2030, planification écologique, réindustrialisation. Cette ligne aurait dû être celle d’un Parti socialiste réformiste. Elle est devenue celle d’un parti qui n’existe plus.

L’aggiornamento n’avait rien d’impossible. Le Danemark de Mette Frederiksen a tenu les positions exigeantes et reconquis les classes populaires. Le Labour de Keir Starmer a expulsé les héritiers de Corbyn et obtenu une majorité massive en 2024. Ces gauches ont accepté de penser contre leur propre camp.

Le 1,75 % d’Anne Hidalgo en 2022 mesure exactement vingt ans de renoncement sur le fond.

Incapable d’exister seule, la gauche socialiste s’est ralliée en 2024 à LFI dans le NFP — la formation qui pousse ses propres tabous jusqu’à leurs conclusions logiques. Le parti qui se taisait a fini par s’aligner sur celui qui parle, en sens inverse de ce qu’il aurait fallu dire.

Quand on renonce à la lucidité dans toutes les directions posssibles, on finit par la perdre définitivement.

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Paul Corey