Lire le livre

Syndicats : et si l’on échangeait le pouvoir de bloquer contre celui de décider ?

Pourquoi adhérer quand la protection arrive sans cotisation et le financement sans votre choix ?

Syndicats : et si l’on échangeait le pouvoir de bloquer contre celui de décider ?

Un salarié français sur dix adhère à un syndicat. Pourtant, 98 % d’entre eux travaillent sous un accord collectif. La France a inventé une démocratie sociale sans électeurs engagés, et elle s’étonne ensuite d’en récolter les blocages.

Le débat tourne en rond depuis trente ans. Les uns réclament moins de syndicats, les autres davantage de moyens. Les deux camps tirent sur la même corde usée. Le problème tient à la règle du jeu, et la règle actuelle récompense exactement ce que tout le monde déplore : une représentation qui n’a pas besoin de ses membres, et un pouvoir qui s’exerce surtout en arrêtant la machine.

Le mécanisme tient dans le droit. Les syndicats négocient pour tous, adhérents ou non. L’État étend ensuite les accords de branche à des entreprises qui ne les ont jamais signés. Le bénéfice arrive sans cotisation. Pourquoi adhérer quand la protection tombe du ciel ? Au titre de 2024, le fonds du dialogue social a versé 108,6 millions d’euros aux syndicats de salariés, sans qu’un seul salarié ait eu à choisir leur destinataire. Voilà le syndicalisme de procuration : une voix reconnue, financée, institutionnalisée, adossée à des troupes clairsemées.

Privée de base, cette voix compense par la position. Les délégués siègent dans à peine 10,5 % des entreprises privées de dix salariés et plus. Mais en 2024, le transport et l’entreposage ont compté 403 journées de grève pour mille salariés, contre 62 dans l’ensemble du privé, où seules 1,6 % des entreprises ont connu un arrêt. Quelques équipes postées sur une vanne du réseau suffisent à suspendre le flux d’un pays entier. Faute d’adhérents, le syndicat français a appris à gouverner par la coupure.

Ailleurs, d’autres architectures produisent d’autres comportements. En Suède et en Belgique, les syndicats gèrent une part de l’assurance chômage : l’adhésion y rapporte un service concret, et la Suède compte 66 % de syndiqués. En Allemagne, la moitié des sièges du conseil de surveillance revient aux représentants des salariés dans les entreprises de plus de deux mille personnes. Celui qui siège au conseil préfère négocier la stratégie plutôt qu’arrêter l’usine. Le Royaume-Uni, lui, conditionne la grève à un vote à bulletin secret des salariés concernés. Chaque pays a choisi où loger le pouvoir. La France l’a logé dans la rue.

Une stratégie possible tient en un grand échange, articulé en trois marchés.

Échanger la rente contre le choix. Les crédits publics du dialogue social cessent de transiter par un fonds : chaque salarié désigne, une fois par an, l’organisation qui recevra sa part. Celle que personne ne choisit ne reçoit rien. Les syndicats redeviennent des organisations qui doivent convaincre.

Échanger la procuration contre la ratification. Aucun accord de branche n’est plus étendu par l’État sans un vote majoritaire des salariés qu’il couvre. Le signataire devra rendre compte de ce qu’il signe, devant ceux qui le vivent.

Échanger le blocage contre la décision. Dans les grandes entreprises, la moitié des sièges du conseil revient aux salariés, comme outre-Rhin. En contrepartie, dans les réseaux essentiels, aucune grève sans médiation préalable et sans vote à bulletin secret des agents concernés. Celui qui décide n’a plus besoin de paralyser.

Ces trois marchés bousculent tout le monde. Les confédérations perdent leur rente, le patronat partage la gouvernance, l’État renonce à signer à la place des salariés. La réforme de 2008 a déjà montré la voie : adossée au vote, la représentativité a fait remonter l’adhésion et la confiance là où elle s’appliquait. Il reste à aller au bout de la logique.

Accepter de perdre un peu pour gagner beaucoup. La paix sociale s’achète au prix du pouvoir partagé.

En 2026, la question n’est plus de savoir s’il faut affaiblir les syndicats. Elle est de les obliger à grandir.

UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.

Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.

Paul Corey