Lire le livre

Commissions d’enquête : l’opposition a-t-elle encore le droit de chercher ?

À l’approche de la présidentielle, le contrôle démocratique est prié de prendre congé.

Commissions d’enquête : l’opposition a-t-elle encore le droit de chercher ?

Une commission d’enquête dure six mois au plus. La législature élue en 2024 court jusqu’en 2029. Pourtant, pour toute la session 2026-2027, la présidence de l’Assemblée a annoncé la suspension du seul mécanisme qui permet à l’opposition d’enquêter sans solliciter la permission de la majorité.

La décision se présente comme une affaire d’agenda. Elle touche au cœur du contrôle démocratique. Les commissions déjà constituées poursuivent leurs travaux, le Sénat garde ses propres pouvoirs, la voie ordinaire reste ouverte. Ce qui disparaît pour un an pèse davantage qu’une commission : la garantie d’en obtenir une contre l’avis de ceux qu’elle dérange.

Le règlement de l’Assemblée organise deux portes d’entrée. La première exige un vote, et la majorité décide alors de ce qui mérite d’être examiné. La seconde, le droit de tirage, permet à chaque groupe d’opposition ou minoritaire d’imposer une commission une fois par session, sous réserve de recevabilité.

Seule cette seconde porte se ferme.

Le Parlement conserve son pouvoir d’enquête, mais l’opposition l’exerce désormais sous licence. Le choix du sujet redevient une faveur.

Les justifications avancées relèvent de l’intendance : l’examen des budgets à l’automne, la disponibilité des administrateurs, l’arrêt des séances prévu fin février pour la campagne présidentielle, l’hypothèse d’une dissolution. Chacune pèse. Aucune ne tient seule.

L’ordonnance de 1958 fixe à six mois la durée maximale d’une enquête ; rien n’interdit de conclure en trois ou quatre.

Un calendrier serré commande d’adapter les travaux. Il ne démontre pas leur impossibilité.

L’argument du calendrier se heurte surtout au texte. L’article 141 prévoit une seule exception au droit de tirage : la session qui précède le renouvellement de l’Assemblée. Or 2027 marque l’échéance présidentielle, et les pouvoirs des députés élus en 2024 expirent normalement en 2029.

Une dissolution envisagée reste une hypothèse.

Traiter une hypothèse comme une échéance revient à ranger l’extincteur sous clé à l’approche de la saison des incendies, précisément quand la vigilance publique devient la plus précieuse.

Le droit lui-même porte la trace d’une longue conquête. Avant 2008, l’opposition demandait et la majorité disposait. La révision constitutionnelle a inscrit les commissions d’enquête à l’article 51-2 et les droits spécifiques de l’opposition à l’article 51-1, l’article 24 confiant au Parlement le contrôle du gouvernement.

La réforme du règlement validée par le Conseil constitutionnel le 11 décembre 2014 a franchi le dernier pas : le droit de demander une commission est devenu le droit de l’obtenir.

Outre-Rhin, cette garantie loge dans la Loi fondamentale elle-même : un quart des députés du Bundestag suffit à imposer une commission d’enquête.

En France, elle habite le règlement, un étage plus bas, à portée de main de ceux qu’elle encadre. Le basculement tient dans la méthode. Toute modification du règlement passe obligatoirement devant le Conseil constitutionnel. Un arbitrage d’organisation échappe à ce contrôle, et les actes liés aux fonctions parlementaires échappent largement au juge administratif.

Ce qui ne peut être abrogé sans contrôle se met en sommeil sans contrôle.

L’épisode prolonge une méthode installée depuis 2017. Le pouvoir a multiplié les scènes de participation : le grand débat national en 2019, puis la Convention citoyenne pour le climat, dont les propositions devaient être reprises « sans filtre ». Dans le même temps, il a rationné les instruments du contrôle : vingt-trois recours au 49.3 sous un seul gouvernement, une réforme des retraites adoptée sans vote final de l’Assemblée.

Une démocratie de vitrine qui ouvre grand les portes de la consultation, on referme une à une celles du contrôle. La Ve République garde sa lettre intacte ; son esprit se gouverne désormais par l’exception.

La riposte est nécessaire. Déposer une demande recevable, pour transformer un consensus de couloir en décision assumée. Exiger un refus écrit et motivé, car un accord entre présidents de groupe engage ceux qui renoncent, jamais ceux qui revendiquent. Graver dans le règlement que le droit de tirage ne se suspend qu’à la veille d’un renouvellement. Toute dérogation future passe devant le juge constitutionnel.

Que reste-t-il du contrôle démocratique si l’opposition doit demander la permission à ceux qu’elle est chargée de contrôler ?

Paul Corey