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FIRST leaps : Kohl (5/7)

La série qui suit notre livre LAST CALL et raconte des histoires de sursauts...

FIRST leaps : Kohl (5/7)

KOHL 1989 : QUAND UNE FENÊTRE HISTORIQUE INESPÉRÉE S’OUVRE

Après LAST CALL, qui dressait l’anatomie d’un sursaut nécessaire, FIRST LEAP en explore les précédents. Six dirigeants. Six verrous structurels brisés. Six leçons pour la France qui hésite. Là où le diagnostic s’arrête, l’exemple commence.

Cinquante-neuf ans, accent palatin marqué, surnommé die Birne, la poire. Sept ans de chancellerie sans éclat. Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe par surprise. Dix-neuf jours plus tard, Kohl présente devant le Bundestag un plan en dix points sans en avoir averti ses alliés, ni Mitterrand, ni Bush, ni son propre ministre des Affaires étrangères.

Onze mois après, l’Allemagne est réunifiée. Tout le monde a vu tomber le mur. Lui seul a vu se refermer la fenêtre.

Helmut Kohl devient Chancelier en 1982 par motion de censure constructive. Coalition CDU-CSU-FDP. Démocrate-chrétien classique, européen convaincu, atlantiste discipliné. Sous-estimé par tous, y compris dans son propre camp. Pendant sept ans, il gère sans relief une République Fédérale prospère et confortable dans sa demi-existence. Personne ne l’attend dans l’histoire.

La presse munichoise le caricature en notable provincial dépassé par la complexité du monde.

Le verrou allemand est si massif qu’on a cessé de le considérer comme tel. La division allemande est l’horizon mental de la guerre froide depuis 1949. Le mur de Berlin, dressé en 1961, est devenu la frontière mentale du monde.

La RFA est confortable dans sa demi-existence. Prospère, démocratique, occidentale, sans le poids de la RDA. Le pacte tacite de la classe politique allemande consiste à maintenir la réunification dans l’horizon rhétorique du préambule constitutionnel. Jamais dans le réel opérationnel.

Personne, à Bonn, à Paris, à Londres, à Washington, à Moscou, ne possède de plan opérationnel en cas de chute du mur.

Le 9 novembre 1989, le mur tombe par surprise.

L’événement est mondial. La fenêtre est étroite. Gorbatchev est affaibli, son régime tangue, ses adversaires conservateurs au Kremlin attendent leur heure. Mitterrand redoute une Allemagne réunifiée trop puissante. Thatcher s’y oppose ouvertement. Bush se montre prudent.

L’establishment ouest-allemand lui-même hésite, conscient du coût économique d’une absorption de seize millions de citoyens de l’Est.

Kohl voit la fenêtre se refermer.

Le 28 novembre 1989, dix-neuf jours après la chute du mur, il présente devant le Bundestag un plan en dix points pour la réunification. Sans concertation préalable. Sans informer Mitterrand. Sans informer Bush. Sans informer son propre ministre Genscher.

Cette absence de consultation alliée scandalise les chancelleries mais traduit une lecture lucide. La concertation aurait étalé la décision sur deux ans. La fenêtre se serait refermée avant.

Pendant les onze mois suivants, il négocie en parallèle sur tous les fronts.

Avec Gorbatchev affaibli, il obtient l’accord soviétique contre des garanties financières et le respect de la frontière Oder-Neisse. Avec Mitterrand inquiet, il accepte l’abandon programmé du Mark pour l’euro à Maastricht. C’est le grand troc historique. La monnaie allemande contre l’unité allemande.

Avec Thatcher hostile, il négocie le retrait des troupes alliées de Berlin. Avec sa propre Bundesbank unanimement opposée, il impose la conversion du Mark à parité un pour un dans l’Est. Cette parité est économiquement aberrante. Elle est politiquement nécessaire. Sans elle, l’Est se vide en quelques mois.

Le 3 octobre 1990, l’Allemagne est réunifiée.

Onze mois entre la chute du mur et l’Acte d’unification. Seize millions d’Allemands de l’Est intègrent la RFA. L’opération coûtera deux mille milliards d’euros sur vingt ans. Elle plombera la croissance allemande des années 1990. Elle fera de l’Allemagne l’homme malade de l’Europe à son tour.

Schröder en paiera le prix politique. Kohl assume l’addition par avance. Il sera battu en 1998 par Schröder, après seize ans de pouvoir, dans une élection que tout le monde avait oubliée. Il avait déjà fait l’essentiel.

La justification du calendrier vient de l’histoire elle-même.

En août 1991, dix mois après la réunification, les conservateurs soviétiques tentent un coup d’État contre Gorbatchev. L’opération échoue mais le contexte change radicalement. Eltsine prend le pouvoir. L’URSS se disloque en décembre. Si Kohl avait attendu deux ans, négocié patiemment, consulté tous les alliés, organisé des conférences internationales, la fenêtre se serait fermée. La réunification serait devenue impossible ou serait passée par une guerre civile soviétique aux conséquences imprévisibles.

L’enseignement traverse toute analyse de l’action politique.

Tout le monde voit l’événement. Très peu voient la fenêtre. La fenêtre se referme vite. Plus vite que les processus de décision démocratiques ordinaires. Saisir une fenêtre exige une architecture politique permettant la décision rapide.

Un Chancelier qui décide. Un Bundestag qui suit. Une administration qui exécute. Un parti qui assume. Un système qui assume le risque de l’erreur plutôt que la certitude de l’inaction.

La question française porte sur l’événement à venir et la capacité du système a le saisir

Cette fenêtre pourrait déjà avoir un nom : l’intelligence artificielle.

Comme le nucléaire après le choc pétrolier de 1973, l’IA redistribuera durablement la puissance industrielle, militaire, scientifique et économique. Les nations qui construiront les infrastructures, les capacités de calcul et les usages domineront la décennie suivante. Les autres dépendront.

Le plan Messmer avait montré qu’une démocratie pouvait décider vite lorsqu’elle considérait un enjeu comme civilisationnel. En quelques mois, l’État français engageait la transformation énergétique du pays.

La Cinquième République avait été conçue pour ce type de moment. Mais cinquante ans de dévoiements ont progressivement transformé une architecture de décision en mécanique d’immobilité : quinquennat, présidentialisation sans majorité claire, empilement des contre-pouvoirs administratifs, juridictionnels et européens.

Comme Kohl nous l’apprend, une fenêtre historique ne reste jamais ouverte longtemps. La France doit elle se lancer dans un moment Messmer pour saisir l’opportunité inespérée historique que représente pour elle, et sa complexité administrative, l’IA ?

Paul Corey