FIRST leaps : Giscard (3/7)
La série qui suit notre livre LAST CALL et raconte des histoires de sursauts...

GISCARD 1974 : PEUT-ON BRISER UN VERROU PAR MOITIÉ ?
Après LAST CALL, qui dressait l’anatomie d’un sursaut nécessaire, FIRST LEAP en explore les précédents. Six dirigeants. Six verrous structurels brisés. Six leçons pour la France qui hésite. Là où le diagnostic s’arrête, l’exemple commence.
Quarante-huit ans, polytechnicien, énarque, inspecteur des finances. L’aristocratie d’État incarnée. Élu à 50,8 % face à Mitterrand le 19 mai 1974, plus jeune président de la République depuis Louis-Napoléon. En sept ans, il fait sauter les verrous sociétaux hérités de Vichy. Il ne touche pas aux verrous économiques. Cinquante ans plus tard, la France paie encore l’autre moitié du chantier.
La France de mai 1974 vit dans une contradiction silencieuse. La société a changé. Le droit ne l’a pas suivie. Les baby-boomers de Mai 68 cohabitent avec le code moral de leurs grands-parents. Pas d’IVG légale. Divorce difficile. Majorité civique à vingt-et-un ans. ORTF d’État. Audiovisuel sous tutelle gouvernementale. Quatre fois plus d’avortements clandestins que d’avortements légaux dans les pays voisins. Des femmes meurent. Des familles se déchirent à huis clos. La société réelle a déjà basculé. Le droit reste figé sur Vichy.
Le verrou est culturel et générationnel davantage que politique.
Une génération entière qui a fait Mai 68 reste juridiquement mineure. L’audiovisuel monocolore parle d’une France qui n’existe plus. Les nouveaux arrivants ne se reconnaissent dans aucune institution. Le décalage entre la nation réelle et la nation légale s’élargit chaque année. La modernisation paraît évidente à tous. Personne, jusqu’à Giscard, ne l’a entreprise.
En sept ans, il fait sauter ce verrou.
Majorité à dix-huit ans dès juillet 1974. Loi Veil sur l’IVG en janvier 1975, votée avec les voix de la gauche contre une partie de sa propre majorité. Divorce par consentement mutuel en juillet 1975. Démantèlement de l’ORTF en plusieurs sociétés concurrentes. Création du Conseil européen en 1974. Système monétaire européen avec Helmut Schmidt en 1979. Une France qui rattrape en sept ans plusieurs décennies de retard sociétal. La modernisation est réelle, profonde, irréversible. Aucun successeur n’osera revenir dessus.
L’autre moitié du chantier n’est jamais entreprise.
Pas de réforme du marché du travail. Pas de remise en cause du modèle social hérité de 1945. Pas de réforme de l’État. Pas de désindexation des salaires. Le premier choc pétrolier est géré par la dépense publique. La dette commence sa courbe ascendante structurelle. Les rentes et les corporatismes restent intacts. L’aristocratie d’État, dont Giscard est lui-même issu, conserve ses privilèges et ses circuits de reproduction.
Cette dissymétrie révèle une loi politique générale.
Briser les verrous sociétaux est plus facile que briser les verrous économiques. Les premiers ne coûtent rien aux clientèles établies. Le syndicat ne perd rien si la majorité passe à dix-huit ans. La haute fonction publique ne perd rien si l’IVG est légalisée. Le corporatisme médical s’adapte. L’institution culturelle se renouvelle. Aucun pouvoir économique constitué n’est menacé par les réformes de mœurs.
Les verrous économiques touchent aux rentes.
C’est là que ça résiste. Le marché du travail dual, les régimes spéciaux, l’indexation des salaires, le statut de la fonction publique, le périmètre des entreprises publiques, la fiscalité du capital, le monopole syndical de représentation. Chaque verrou protège une clientèle organisée. Chaque tentative de réforme rencontre une coalition mobilisée. Le bénéfice de la rupture serait diffus. Le coût politique serait concentré. Aucun calcul électoral n’y résiste.
Giscard a fait l’autre moitié du chemin commencé par De Gaulle. Personne n’a suivi.
Il a accompli l’autre moitié du chantier que De Gaulle avait laissée. Il a légué la modernité économique, avec la maîtrise des finances publiques, à ses successeurs qui ne l’ont jamais entreprise. Mitterrand, en 1981, a même scellé cette partie-là dans le marbre. Cinquante ans plus tard, la France vit avec une société moderne et une économie verrouillée. C’est le grand inachèvement giscardien. Le piège dans lequel chacun de ses successeurs est tombé.
Le confort apparent d’avoir réussi la moitié visible du travail dispense d’entreprendre la moitié difficile. En 2027, quelles rentes faudra-t-il enfin briser ?
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Paul Corey