Lire le livre

Dette publique : le coût du renoncement

Édito WOW! · 18 mai 2026

Dette publique : le coût du renoncement

Depuis 1981, l’État français n’a connu aucune année d’excédent budgétaire. Cinq présidents, toutes majorités confondues, ont laissé la dette progresser plus vite que la richesse. Cette continuité a tout d’une stratégie — et pendant quarante ans, elle a fonctionné. Le pays a appris à différer. Reporter, attendre, laisser le temps faire son œuvre, espérer qu’une conjoncture favorable règle ce que la politique ne sait pas trancher.

La IVe République en avait fait un art. Henri Queuille le résumait d’une formule devenue célèbre :

« Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »

La Ve République, sous des formes plus modernes, a souvent prolongé la pratique. Cette stratégie n’a pas tenu par hasard.

Pendant trente ans, la baisse continue des taux d’intérêt mondiaux a permis à la France d’absorber des déficits structurels sans en payer le coût immédiat. Le service de la dette diminuait en pourcentage du PIB alors même que le stock augmentait. Alignement remarquable, dont la rationalité tenait entièrement au contexte. Le coût de l’attente, longtemps nul, autorisait l’économie politique du report.

La parenthèse s’est refermée en 2022. La charge d’intérêts a bondi de 14,6 % en 2024 pour atteindre 63,4 milliards d’euros, soit 2,2 % du PIB. Selon la Cour des comptes, elle pourrait devenir, d’ici 2029, le premier poste budgétaire de l’État, devant l’Éducation nationale.

Chaque émission obligataire roule désormais à des taux supérieurs à ceux qu’elle remplace. Le coût de l’attente est désormais positif, croissant, mécanique.

La singularité française se dessine plus nettement à l’aune de ses voisins. Les pays comparables ont profité de la même décennie de taux bas pour réduire leur dette. L’Allemagne a digéré la réunification puis conduit les réformes Hartz entre 2003 et 2005. La Suède a réduit ses dépenses publiques d’environ douze points de PIB en une décennie après sa crise bancaire de 1990. L’Estonie maintient depuis vingt ans une discipline budgétaire constante.

Aucune de ces transformations n’a été indolore, mais toutes ont eu lieu.

Trois trajectoires restent théoriquement possibles. L’ajustement progressif — la stratégie officielle, jamais tenue sur la durée d’un mandat depuis 2017. La rupture délibérée, rare hors crise assez aiguë pour rendre la réforme moins coûteuse que le statu quo. L’ajustement subi, enfin, comme celui qu’ont expérimenté la Grèce en 2010-2012, l’Italie en 2011, l’Espagne en 2012, quand les marchés cessent d’attendre les gouvernements.

Une lecture optimiste subsiste, défendue par une partie des économistes français. La BCE peut, en dernier ressort, stabiliser les marchés souverains ; l’épargne européenne reste structurellement excédentaire ; la dette française est libellée en euros. À court terme, ces points sont valides.

À dix ou quinze ans, l’argument s’effondre. La BCE peut acheter du temps. Elle ne peut pas créer de la richesse. Le débat français évite, depuis quarante ans, une question simple : que veut-on que la France soit en 2040 ? Une économie qui produit peu, redistribue toujours autant et finance l’écart par la dette ? Une économie qui réduit le périmètre de l’État au prix de mutations sociales lourdes ? Une économie qui repense l’efficacité de la dépense à niveau constant, en exigeant des résultats que le système actuel ne fournit pas toujours ?

L’absence de réponse, longtemps une option viable, cesse d’en être une.

La phrase de Queuille reste vraie pour les problèmes politiques courants. Elle cesse de l’être dès lors que la trésorerie d’un État dépend du jugement quotidien d’investisseurs internationaux qui, eux, ne diffèrent rien.

Le pays peut continuer à différer le débat ; il ne peut plus différer la trajectoire. C’est cette dissymétrie nouvelle: temps long de la politique contre temps court des marchés qui sépare 2027 de 2017, et qui rendra la décennie qui vient bien différente de celle qui s’achève.

Au-delà d’un certain seuil, ce ne sont plus les gouvernements qui choisissent leurs ajustements : ce sont les ajustements qui choisissent leurs gouvernements.

Retrouvez nos sources, nos textes et archives sur wow-media.fr

UN SUJET. DES FAITS. DES IDÉES. LE DÉBAT. UN ÉDITO.

Paul Corey