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Mohammed ben Salmane

Le pari du siècle ...

Mohammed ben Salmane

L’Arabie saoudite du XXIe siècle impose à ses dirigeants une équation en apparence insoluble. Gouverner 36 millions d’habitants dont 70 % ont moins de trente ans, dans un royaume bâti sur une rente pétrolière, coincé entre une tradition wahhabite séculaire et un monde qui se détourne progressivement des hydrocarbures.

Survivre exige une transformation radicale. Mais toute transformation risque de fragiliser l’édifice du pouvoir. Mohammed ben Salmane a résolu cette équation en s’emparant de tous les leviers.

Le parcours de MBS surprend. Contrairement aux princes saoudiens qui peaufinent leur formation à Oxford ou Georgetown, il reste au pays. Il étudie le droit à l’université Roi Saoud, termine second de sa promotion, s’imprègne des codes intimes de la société saoudienne. Cette connaissance de l’intérieur deviendra son arme principale.

Quand son père monte sur le trône en janvier 2015, Mohammed a vingt-neuf ans. En quelques heures, il devient ministre de la Défense, le plus jeune au monde à ce poste. L’ascension ne fait que commencer.

Ce que beaucoup d’observateurs comprennent tardivement : MBS n’est pas un réformateur contraint par des conservateurs. Il est l’architecte d’un système entièrement nouveau. En novembre 2017, plus de deux cents princes, ministres et hommes d’affaires sont arrêtés en une nuit et assignés à résidence au Ritz-Carlton de Riyad transformé en prison dorée. L’opération aurait permis de récupérer plus de 100 milliards de dollars. Elle liquide surtout les rivaux potentiels. Le message est clair : le pouvoir n’est plus partagé. Un seul hommes toutes les clés.

MBS est toujours prince héritier et Premier ministre, pas encore roi. Son père Salmane, 90 ans, règne officiellement depuis 2015, mais le royaume est dirigé au quotidien par lui. La situation ressemble à une régence de fait.

Le plan Vision 2030, dévoilé en avril 2016, porte son ambition. Le diagnostic que pose MBS est brutal : le royaume dépend à 90 % des hydrocarbures pour ses recettes budgétaires. La transition énergétique mondiale menace de rendre le pétrole obsolète avant même son épuisement. Il faut donc diversifier l’économie, développer le tourisme, les technologies, les industries de divertissement, avant que la fenêtre de tir ne se referme.

Le Fonds d’investissement public, dont MBS prend la présidence, doit passer de 150 à 2 000 milliards de dollars. Il investit dans Uber, SoftBank, Lucid Motors, Disney, Meta…

En 2017, MBS annonce NEOM une zone économique futuriste dans le désert saoudien, vitrine de Vision 2030. En 2021, il en révèle le projet phare : The Line, une cité linéaire de 170 km, 500 m de haut, sans voitures ni carbone, pour 9 millions d’habitants. Les vidéos promotionnelles ressemblent à de la science-fiction. Les travaux démarrent en 2022, au prix d’expulsions forcées de tribus bédouines et de condamnations à mort pour ceux qui résistent.

En quelques années, la réalité rattrape les ambitions. Dès 2024, les 170 km sont réduits à 2,5 km réalisables d’ici 2030, pour 300 000 habitants. Les coûts explosent vers des montants inimaginables, les investisseurs étrangers ne viennent pas, le directeur général est évincé. En septembre 2025, le fonds souverain suspend les travaux jusqu’à nouvel ordre après avoir déprécié le projet de 8 milliards de dollars. En janvier 2026, les Jeux asiatiques censés être organisés sur le site sont annulés. The Line n’est plus une ville du futur : c’est une tranchée dans le désert, avec un achèvement plausible désormais fixé à 2080. Selon une enquête de 2024, des milliers d’ouvriers seraient morts sur les chantiers depuis 2017.

L’introduction en Bourse d’Aramco, voulue à 2 000 milliards de valorisation, a dû se limiter au marché domestique. Et la dépendance au pétrole reste structurelle : 40 % du PIB, 75 % des recettes fiscales.

Mais, les femmes conduisent, travaillent, voyagent sans tuteur masculin. Leut taux d’emploi a doublé. Les cinémas ont rouvert après trente-cinq ans. La police religieuse a été neutralisée. Le tourisme a bondi de 18 à 100 millions de visiteurs.

Ce sont des transformations réelles, vécues dans le quotidien de millions de Saoudiens, surtout parmi les jeunes générations qui n’avaient jamais connu autre chose que l’austérité wahhabite. MBS appelle cela un retour à « l’islam modéré ». Ses détracteurs y voient une libéralisation des mœurs sans libéralisation politique : “divertissez-vous, mais ne questionnez pas le pouvoir”.

Le 2 octobre 2018, Jamal Khashoggi - journaliste saoudien de renom, longtemps proche du pouvoir avant de devenir l’une de ses voix critiques les plus écoutées - entre au consulat saoudien d’Istanbul pour récupérer des documents administratifs. Il n’en ressort pas vivant. Un commando de quinze agents l’attend. Son corps n’a jamais été retrouvé. Pendant quelques mois, le prince héritier devient un paria international. Joe Biden promet de traiter l’Arabie saoudite en conséquence.

Puis l’Ukraine est envahie. Les prix de l’énergie s’envolent. Biden se rend à Djeddah et échange un fist bump avec MBS. La realpolitik a ses propres algorithmes.

Le parcours de MBS est une tentative de modernisation autoritaire : transformer les modes de vie sans redistribuer le pouvoir, importer les formes de la modernité occidentale en en rejetant les fondements démocratiques. Le modèle chinois semble prouver que c’est possible. Le modèle saoudien, en cours de construction, apportera sa propre réponse.

La concentration du pouvoir crée de l’efficacité court terme mais génère des tensions systémiques dont nul ne peut connaître les effets long terme.

MBS a le temps pour lui. Né en 1985, il pourrait régner jusqu’au milieu du siècle. Aucun rival crédible n’a survécu à ses purges. Son père lui a cédé l’essentiel du pouvoir. Quand il montera sur le trône, il sera le premier roi saoudien de la génération des petits-fils du fondateur — celui qui aura façonné le royaume à son image avant même de porter la couronne.

La course contre la montre est engagée : transformer l’Arabie saoudite avant que le pétrole ne perde sa valeur stratégique, avant que les contradictions n’explosent, avant que la jeunesse connectée ne réclame autre chose que des concerts et des centres commerciaux.

Paul Corey