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Napoléon est mort

Et si on ne pouvait plus gagner aucune guerre ?

Napoléon est mort

L’Occident continue de penser la guerre comme au XIXe siècle, avec ses cartes, ses offensives, ses victoires et ses capitulations. Le réel, lui, a changé.

L’Ukraine devait tomber en quelques semaines. Cinq ans plus tard, la Russie avance de quelques kilomètres au prix d’une économie militarisée, d’une jeunesse saignée et de centaines de milliers d’hommes broyés. Les États-Unis ont englouti des milliers de milliards en Irak et en Afghanistan pour finalement quitter Kaboul de nuit, dans la cohue d’un aéroport. Israël a détruit Gaza sans entamer ni le terrorisme ni l’islamisme.

Les États-Unis et Israël ont décapité le régime iranien en quarante-huit heures — Khamenei tué, sites nucléaires frappés, défenses pulvérisées — mais plus de deux mois plus tard, le détroit d’Ormuz reste fermé. La première puissance militaire mondiale ne parvient toujours pas à rouvrir un couloir maritime de trente-trois kilomètres face à des essaims de drones, quelques mines et des vedettes rapides.

La technologie a tué la guerre classique.

Un drone à 400 euros détruit un blindé à 8 millions. Une connexion satellite remplace une division entière.

L’effet de surprise a disparu, parce que tout se voit, tout se trace, tout s’anticipe. L’intelligence artificielle détecte plus vite que l’humain ne décide.

Le cyber peut paralyser un État sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré.

Le champ de bataille est devenu horizontal, permanent et diffus. De cette mort de la guerre classique naissent deux figures nouvelles.

La guerre sans fin. Elle s’impose à ceux qui croient encore à la bataille décisive. Ils frappent fort, ils décapitent des régimes, ils rasent des villes, et ils s’enlisent. Faute de pouvoir vaincre, ils s’épuisent. L’Ukraine, l’Afghanistan, Gaza, Ormuz : ces guerres se ressemblent par leur incapacité à se conclure. Elles durent jusqu’à l’épuisement parce qu’elles ne savent plus produire de victoire.

La guerre sans bataille. Elle se mène simultanément sur tous les terrains — industriels, technologiques, énergétiques, démographiques, algorithmiques. La résilience y compte davantage que la force brute, la patience davantage que la frappe, la chaîne logistique davantage que le char. C’est une guerre sans front, sans déclaration et souvent sans mort, mais ses vainqueurs imposent une domination plus durable que toutes celles obtenues par les armes.

La Chine l’a compris. Elle évite la guerre directe et construit sa domination par les chaînes d’approvisionnement, les métaux rares, les batteries, les ports, les câbles et les données. Partout, la puissance s’installe sans engager ses armées.

L’Europe a-t-elle compris cette bascule ? Elle semble penser encore comme au XIXe siècle, persuadée qu’une Europe de la défense et du droit international suffira à la protéger. Elle accumule les budgets d’armement, les sanctions, les traités et les juridictions, comme si la combinaison des armes et des règles écrites continuait de produire mécaniquement de la puissance.

Mais ce monde-là n’existe plus. La Russie a violé Helsinki et Budapest sans qu’aucun tribunal ne l’arrête. Les États-Unis ont contourné l’ONU à chaque conflit majeur. Israël ignore la Cour pénale internationale. La Chine refuse les arbitrages qui la contredisent. Le droit international n’oblige désormais que ceux qui acceptent encore d’y croire.

Quant à la défense, à elle seule, elle ne protège plus contre les vraies vulnérabilités du siècle : ni la dépendance énergétique, ni la dépendance industrielle, ni la dépendance technologique, ni la dépendance démographique. Et en cas de conflit, elle ne garantit même plus la résilience.

La résilience, véritable moteur de la puissance au XXIe siècle, est précisément ce que l’Europe a cessé de construire.

Le XXIe siècle opposera les sociétés capables de produire, d’innover et de maîtriser leurs technologies et leur énergie de façon autonome et souveraine — à celles qui vivent à crédit et dépendent du reste du monde pour survivre.

Et il faut le reconnaître : c’est une excellente nouvelle.

Que la guerre s’enlise dans l’épuisement ou qu’elle se déploie sans bataille sur tous les terrains à la fois, aucune grande puissance ne peut plus la remporter au sens ancien du mot. La technologie a rendu la guerre trop coûteuse pour les uns, trop accessible pour les autres. L’âge des conquêtes et des colonies touche à sa fin.

Puisqu’on ne plus la gagner, on change de guerre. C’est la paix par résilience — la plus durable que l’humanité ait jamais connue, parce qu’elle n’a plus besoin de vainqueur.

L’humanité progresse par contrainte plus que par vertu, mais elle progresse.

Pour ce qui nous concerne, Napoléon est mort. Nos européistes l’ont-ils enfin compris ?

Paul Corey