Pouvoir : au service de qui gouverne-t-il vraiment ?
D'Aristote à l'Élysée, une seule question : pour qui gouverne-t-on ?

Un SMS, une réforme suspendue et une question vieille de 2 300 ans. Certaines phrases en disent plus long qu’un discours de politique générale. Celle-ci tient en trois lignes. Elle met à nu la mécanique intime du pouvoir.
En octobre 2025, alors que se prépare la suspension de la réforme des retraites, Emmanuel Macron écrit à la journaliste Françoise Degois : « Si moi, je veux me refaire la cerise, alors oui je la suspends. Si je pense au pays, je ne le fais pas une seule seconde. Si on suspend la réforme, c’est bien le pays qu’on met dans la merde. »
Ces propos sont révélés dans le livre Vous êtes trop durs avec moi, publié ce 4 novembre et rapporté par RMC. Ils sont stupéfiants.
Le président y distingue lui-même deux intérêts : le sien et celui du pays. Il affirme que la suspension servirait le premier et sacrifierait le second. Quelques jours plus tard, Sébastien Lecornu annonce précisément cette suspension.
Il faut mesurer exactement ce que démontre ce SMS. Aucun ordre présidentiel n’y figure, et rien n’établit que la décision a été prise pour sauver une situation politique. Il établit autre chose, si les propos sont authentiques : le chef de l’État savait parfaitement que ce qu’il jugeait bon pour la France et ce qui pouvait lui profiter politiquement étaient en conflit.
C’est considérable.
Voilà la double comptabilité du pouvoir. Une colonne pour le pays, une colonne pour soi. Et un dirigeant qui tient les deux registres en pleine conscience, comme un comptable qui saurait d’avance quel bilan il présentera.
Il y a 2 300 ans, Aristote posait dans Les Politiques une distinction restée intacte. Un gouvernement est juste lorsqu’il recherche l’intérêt commun. Il se corrompt lorsqu’il sert l’intérêt particulier de ceux qui gouvernent. Que le pouvoir appartienne à un seul, à quelques-uns ou au plus grand nombre, le critère ne change pas.
Pour qui gouverne t’on ?
On pouvait discuter la réforme des retraites, la contester, l’améliorer. Sa suspension pouvait répondre à une nécessité parlementaire. Mais quand un président affirme lui-même qu’une décision mettrait son pays « dans la merde » tout en reconnaissant qu’elle lui permettrait de « se refaire la cerise », la question bascule. D’économique, elle devient institutionnelle et morale.
À quoi sert une conviction présidentielle qui s’efface devant la survie politique ? Que vaut une responsabilité quand on laisse advenir ce qu’on décrit soi-même comme un désastre ? Et qui répond des conséquences ?
Ce SMS éclaire en revanche une faille de notre architecture institutionnelle : rien n’empêche de dissocier le jugement du dirigeant, son intérêt et sa responsabilité.
Le jugement voit juste. L’intérêt décide. La responsabilité se dilue entre l’Élysée et Matignon.
Refermer cette faille suppose trois exigences. Un dirigeant qui assume publiquement ce qu’il juge nécessaire. Une décision dont l’auteur est identifiable. Une responsabilité qui suit la décision, et non le calendrier électoral.
Aristote nous avait prévenus. La corruption du pouvoir commence bien avant l’argent : au moment où l’intérêt de celui qui gouverne cesse de se confondre avec celui des gouvernés.
Se refaire la cerise ou servir la France ? Un président ne devrait jamais avoir à se poser la question.
WOW! — Un sujet, un édito. Du fond, en toute liberté.
Paul Corey