Que faire avec un dirigeant qui n’a jamais tort ?
De la Grèce antique à nos démocraties, l’art de tout dire, de soutenir son contraire et de ne jamais rendre de comptes.

Il y a près de trois mille ans, un roi grec trouve la seule méthode qui oblige un esprit insaisissable à répondre : l’empoigner et ne plus le lâcher. Le dieu qu’il tenait devenait lion, serpent, eau, arbre. Le roi a tenu bon. Le dieu a parlé. Nos démocraties ont oublié cette méthode: TENIR.
L’histoire est dans l’Odyssée. Ménélas, roi de Sparte, rentre de Troie quand les vents le clouent sur l’île de Pharos, au large de l’Égypte. Pour connaître la route du retour, il doit interroger Protée, dieu marin qui sait le passé et l’avenir.
Protée a horreur des questions. Dès qu’une main se referme sur lui, il change de forme. Ménélas s’accroche à chaque métamorphose, jusqu’à ce que le dieu, épuisé, reprenne son apparence et livre enfin la réponse.
De ce dieu insaisissable, la langue a tiré un adjectif, protéiforme. La politique en a tiré une méthode.
Transportons Protée dans une campagne électorale devant différents publics, ou durant un quinquennat jalonné de crises et d'imprévus...
Le matin, il défend une idée avec une conviction absolue. Le soir, devant un autre public, il plaide l’inverse avec la même ferveur.
Qu’on lui rappelle ses propos de l’aube, la riposte tombe : les circonstances ont évolué, la question exige de la nuance, seuls les esprits simplistes y voient une contradiction.
Voilà son avantage décisif. Il a toujours été, à un moment ou à un autre, du côté de celui qui avait raison. Sa seule constance, c’est la mue.
La protéiformité devient immunité. Chaque revirement efface le précédent. Chaque position abandonnée devient l’étape d’une pensée prétendument plus vaste. Et quand on croit le saisir, il explique qu’on a mal compris. La responsabilité se dissout dans la complexité, comme le dieu dans l’eau.
Beaucoup imaginent que ces volte-face usent leur auteur. En réalité, elles le protègent.
Qui a tout dit échappe à tout reproche.
Ses partisans retiennent la version qui les arrange, ses adversaires s’épuisent à compter les contradictions, et l’opinion, lassée, conclut que la parole publique ne vaut plus rien. Ce verdict-là sert Protée mieux que tous les autres.
Car l’enjeu dépasse un homme. Un pays où aucun engagement ne tient perd sa boussole. Le vote devient un pari sur une forme provisoire. Le débat tourne à la chasse aux métamorphoses : on traque un lion, on ramène de l’eau protéiforme.
Les électeurs découvrent trop tard qu’ils ont confié leur voix à un comédien multitexte.
Un basculement s’est opéré. Avant, la parole politique était rare, imprimée, gravée dans des programmes que l’on relisait. Aujourd’hui, elle coule en flux continu, des plateaux aux réseaux.
Jamais elle n’a été aussi enregistrée. Jamais elle n’a pesé aussi peu.
L’archive existe, intégrale, à portée de clic. Mais la ténacité de l’ouvrir manque. L’époque qui conserve tout pratique l’amnésie comme un sport national. Protée peut désormais rester immobile : l’actualité du lendemain recouvre celle de la veille.
Les Anciens connaissaient l’antidote. Virgile, dans les Géorgiques, rejoue la scène avec Aristée, qui doit à son tour enchaîner le dieu pour obtenir sa réponse. Deux poètes, une même leçon : la vérité appartient à celui qui maintient son étreinte.
Sortir Protée de sa propre impasse comprend plusieurs exigences.
Tenir la trace, en confrontant chaque parole à celle d’hier, sans prescription ni indulgence.
Tenir la question, en la reposant jusqu’à obtenir une réponse ferme.
Tenir le mandat, en exigeant avant l’élection des engagements écrits, précis, vérifiables, qui deviennent le contrat du jugement.
Aujourd’hui, l’urgence est moins de savoir ce que pensent nos dirigeants que de les tenir à ce qu’ils ont dit.
« Toute ressemblance avec une personne réelle, notamment avec celle qui dirige ce pays depuis bientôt dix ans, serait purement fortuite et totalement indépendante de la volonté de l’auteur. »
UN SUJET. UN ÉDITO. DES IDÉES. UN FONDS.
Libre. Indépendant. Différent. Nécessaire.
Paul Corey